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rue de Milan rue à surprises

La rue de Milan, une rue à surprises

par Aline Boutillon

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La rue de Milan a été percée en 1831 par le banquier suédois Jonas Hagermann dans le cadre du projet d’aménagement du quartier de l’Europe, créé sur les décombres du célèbre Tivoli (1), et où toutes les rues porteraient le nom d’une capitale européenne. On pourrait objecter que Milan n’est pas une capitale, mais ce serait oublier que, trente ans avant son unification, l’Italie était constituée de plusieurs grands Duchés et Royaumes, dont celui de Lombardie-Vénétie, qui avait Milan pour capitale. Hagermann devait être pressé de rentabiliser sont investissement, puisqu’il n’attendit pas, pour créer sa rue, d’en obtenir l’autorisation. Des immeubles commenceront à y être construits dès la première moitié du XIXe siècle. Si, du côté pair de la rue, ils sont souvent d’aspect assez modeste, ceux du trottoir d’en face sont beaucoup plus intéressants. Nous nous attarderons particulièrement sur trois d’entre eux.

Auparavant, jetons un coup d’œil à quelques-uns des autres bâtiments qui émaillent ce trottoir. Le n° 1 et le n° 3 forment un grand ensemble et paraissent prolonger leur voisin de gauche à l’angle de la rue de Clichy, dont ils ont les mêmes caractéristiques architecturales ; leur ornementation est néanmoins différente, avec les bandes vermiculées de leur façade. La date de construction de ces deux immeubles jumeaux n’est pas indiquée, mais, à en juger par le travail de leurs portes en fonte, ils peuvent avoir été élevés à la toute fin du XIXe siècle, ou au tout début du XXe. Nous ne dirons rien du n° 5 (qui englobe le 7), très récent, et nous sauterons provisoirement le 9 et le 11, sur lesquels nous reviendrons plus loin.

Le dernier immeuble de la rue, qui fait le coin avec la rue d’Amsterdam, est d’aspect assez modeste. La façade du 19, en revanche, a un décor beaucoup plus riche. Haut de cinq étages sur rez-de-chaussée, ce dernier doté de balustres de pierre aux fenêtres, il possède une porte d’entrée en bois sculpté au-dessus de laquelle un fronton orné de deux masques grimaçants supporte deux chimères menaçantes.

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La porte en bois, surmontée de chimères

Aux divers niveaux, les appuie-corps sont en ferronnerie, sauf au deuxième, « l’étage noble », qui a été doté de balustres en pierre, et de portes fenêtres surmontées de frontons ornés d’écussons étoilés ; au quatrième, des trumeaux sculptés ont été insérés entre les fenêtres. Cette belle façade, qui n’est malheureusement pas signée, ne constitue pas le seul intérêt de cet immeuble. En effet, un promeneur curieux qui en pousserait la porte serait sans doute intrigué par les sculptures du vestibule, où un chien, d’apparence plutôt sympathique, surmonte un cartouche sur lequel on peut déchiffrer cette mise en garde en latin : Cave Canem, soit Attention au chien.

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Attention au chien !

Faut-il rapprocher cette recommandation des deux chimères du portail d’entrée ? Mais la vraie surprise de notre visiteur serait le bâtiment dans la cour : une maisonnette de deux niveaux, dont le haut rez-de-chaussée est surplombé par un étage à pignon orné de céramiques et muni d’un balconnet en bois flanqué de deux petites fenêtres à gâble, joyeux mélange entre le chalet suisse et l’architecture Renaissance !

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Dans la cour, une construction plutôt éclectique

A cette même adresse serait mort Pierre Mussot, alias le docteur Pierre (1801-1860), à qui l’on doit notamment la commercialisation de la pâte dentifrice, ainsi que l’alcool de menthe. Ayant le premier compris l’importance de la publicité, il avait fait réaliser une affiche pour le savon dentifrice, qui mettait en vedette son nom.

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L’affiche vantant le dentifrice du Docteur Pierre

Le n° 9, petit hôtel particulier, semble incongru entre les grands immeubles qui peuplent la rue. C’est aussi le seul qui porte une date : 1894, ainsi que le nom de l’architecte qui l’a bâti : Félix Julien. Sa porte cochère en bois et le galbe des balcons rappellent le style rocaille. Commandé par le maître-verrier Joseph Ponsin, il possède un haut rez-de-chaussée et un premier étage ; dans les combles, entre les souches des cheminées, un petit local équipé d’une grande verrière a été aménagé pour servir d’atelier à son propriétaire.

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L’hôtel du maître verrier Joseph Ponsin

Ponsin s’était déjà fait construire, par Alfred Boland, en 1879, un hôtel particulier au 42 de la rue Fortuny, non loin du parc Monceau, où il réalisait et exposait ses œuvres. Il y avait fait placer en façade une grande verrière, qui avait été présentée l’année précédente à l’Exposition universelle. Il avait, dès 1876, participé aux décors de l’hôtel particulier que Sarah Bernhardt s’était fait construire au 35 de la même rue, pour lequel il avait créé deux grands vitraux représentant la tragédienne dans deux de ses rôles (2). Lors de l’Exposition de 1900 il créera, pour le stand de Saint-Gobain, un féerique palais lumineux en verre soufflé et moulé.

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Vitrail Sarah Bernhardt par J.Ponsin

Nous terminerons par le n° 11, autre immeuble « à surprise ». En effet, le promeneur curieux que nous avons rencontré plus haut ne manquera pas d’en pousser la porte d’entrée. Il découvrira, au bout d’un passage cocher, au fond d’une cour carrée, un joli petit hôtel particulier. C’est celui que la vicomtesse de Waresquiel a fait construire, en même temps que l’immeuble sur rue, entre 1858 et1861, par l’architecte François Mortier (3)

Née Marie-Pauline-Cicercule de Lafonteyne, elle avait vu le jour à Lille en 1790. Ses parents, Dominique Séraphin de Lafonteyne de Villiers et Agnès Albertine Cicercule de Gillès, faisaient partie de la riche bourgeoisie des Flandres. Elle avait épousé en 1815 Charles-François-Joseph de Waresquiel, né en 1778. Également lillois, issu d’une famille de magistrats du Nord, il était le fils aîné de François-Marie de Waresquiel, seigneur de Saint-Obin et autres lieux, récemment anobli, et de Françoise-Reine de Francqueville. Sous l’Empire et la Restauration il avait servi comme directeur des Postes de Lille et avait été adjoint du maire de la ville de 1812 à 1817. Membre de l’ordre de la Réunion, créé par Napoléon Ier en en 1811 lors de la réunion des Pays-Bas à l’Empire pour récompenser des services civils ou militaires, il aurait également été fait Chevalier de la Légion d’Honneur (4). Grâce à divers legs, Charles et Pauline se trouveront bientôt à la tête d’un patrimoine immobilier considérable dans la région flamande. En 1850 ils quittent pour Paris avec leurs deux filles, Marie et Caroline, (5) et s’installent dans le quartier de l’Europe, très en vogue depuis la création de la gare Saint-Lazare, où ils louent un appartement rue de Milan (6).

Marie va bientôt rencontrer un fringant sous-intendant militaire, dont elle tombe amoureuse, le comte Auguste de Faulte de Puyparlier, et elle se met en tête de l’épouser, contre l’avis de son père, qui n’a qu’une piètre opinion du jeune homme, au point qu’il refusera d’assister au mariage. En effet, malgré son titre et son patronyme ronflant, Auguste de Puyparlier n’est qu’un petit fonctionnaire sans envergure, qui épouse Marie pour sa fortune. Il va, au cours de leur vie conjugale, lui en faire voir de toutes les couleurs, et les scènes de ménage se succéderont jusqu’à les mener devant les tribunaux. Ils finiront par divorcer. Caroline, la cadette, ne sera guère plus choyée par le destin : mariée à un fonctionnaire de préfecture, Alfred de Meynard, elle mourra jeune, laissant un fils.

Charles de Waresquiel meurt en 1857. C’est un an plus tard que sa veuve achète le terrain où seront érigés l’immeuble du n° 11 et l’hôtel particulier entre cour et jardin.

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Détail de la façade de l’immeuble sur rue.

Le décor, très soigné, de l’immeuble sur rue est assez éclectique, comme souvent sous Napoléon III. Au rez-de-chaussée les fenêtres de part et d’autre de la porte sont surmontées chacune d’une grande coquille évoquant l’architecture de la Renaissance, tandis qu’au bel étage les ferronneries des balcons, ces derniers, portés par des consoles sculptées de mascarons et de têtes de lion, sont d’inspiration Louis XV. Les trois portes fenêtres sont quant à elles surmontées de frontons curvilignes, ornés là aussi de mascarons. L’immeuble s’élève sur quatre étages contenants chacun un très vaste appartement assez fastueusement décoré, avec des peintures au plafond et des ornements dorés dans les salons.

Au fond de la cour, l’hôtel particulier, élevé sur trois étages et un soubassement à moitié enterré, offre sa belle façade en pierre de taille. En haut d’un escalier d’une dizaine de marches, le perron est protégé par une marquise aux enroulements XVIIIe, également présents aux rampes de l’escalier. Au fronton sont visibles les armes accolées des Lafonteyne et des Waresquiel, soutenues par un lion et un ours et sommées d’une couronne comtale. D’autres éléments décoratifs, putti et guirlandes, ornent la façade.

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Façade sur cour de l’hôtel de Waresquiel

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Les armoiries des Lafonteyne et des Waresquiel

A l’intérieur, le rez-de-chaussée est fastueux et comporte plusieurs pièces de réception, abondamment décorées de dorures dans le style Louis XV et de bas-reliefs. Dans ce qui fut le salon court une frise de bas-reliefs inspirés de l'antiquité, tandis que les écoinçons sont ornés de médaillons dorés.

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Un coin du salon

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Des instruments de musique dans un des écussons

Dans la salle à manger, plus sobre, des angelots en bas-relief présentaient différentes victuailles.

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Les produits de la mer, présentés dans un écusson

Au premier étage se trouvaient les chambres à coucher, deux boudoirs, ainsi qu’un petit salon et une salle à manger d’hiver. Au deuxième, un vestibule orné de deux colonnes ioniques en marbre rose et à chapiteaux dorés mène à un couloir dont le dallage est fait de marbres de différentes couleurs. On y voit aussi ce qui semble avoir été un petit atelier de peinture.

Dès 1862 la vicomtesse de Waresquiel ira s’installer dans un des beaux appartements de l’immeuble sur rue, préférant louer l’hôtel à la comtesse Le Hon (7). Née à Paris en 1808, Françoise, dite Fanny, Mosselman était issue d’une famille d’industriels belges et sœur de l’homme d’affaires Alfred Mosselman (8). Elle avait épousé en 1827 le comte Charles Le Hon, qui allait être le premier ambassadeur de Belgique à Paris. Son salon parisien était fréquenté par tout le gratin de l’époque : membres de la famille royale, hommes politiques, écrivains, journalistes… Son mari était particulièrement tolérant et la laissait vivre sa vie à sa guise. Elle ne s’en privera pas, puisqu’on lui prête de nombreux amants, parmi lesquels le duc Ferdinand d’Orléans, fils de Louis-Philippe. Lors d’une réception à l’ambassade de Belgique, vers 1833, elle rencontre Charles de Morny, demi-frère du futur Napoléon III ; elle a vingt-cinq ans, il en a vingt-et-un. Le coup de foudre est réciproque, et leur liaison durera vingt-cinq ans. Ils auront une fille, Louise, qui épousera le prince Stanislas Poniatowski ; ces derniers auraient été, eux aussi, domiciliés au n° 11, en 1864.

Au décès de sa mère, en 1876, Marie de Puyparlier héritera de l’hôtel. Morte elle-même sans postérité, elle le léguera à son neveu, Paul de Meynard, le fils de Caroline. Acheté en 1893 par la Caisse de retraite des agents et employés des Chemins de fer de l’Etat, s’y installeront ensuite, pendant plus de soixante ans, les bureaux de La Vie du Rail jusqu’à leur déménagement en 2016. Il abrite aujourd’hui des services de la société PricewaterhouseCoopers, et la cour est désormais protégée par une double porte en verre, de sorte que son accès n’est plus libre.

Notes :

  1. Voir à ce sujet l’article paru en 2017 dans le Bulletin XV de 9è Histoire.
  2. La reine, dans « Ruy Blas », de Victor Hugo, et Zanetto dans « Le Passant » de Francis Carco.
  3.  François-Athanase Mortier est principalement connu pour avoir reconstruit le palais de la Légion d’Honneur, incendié sous la Commune, dans le respect du projet d’origine de Pierre Rousseau.
  4. L’ordre Impérial de la Réunion était destiné à récompenser des mérites dans la fonction publique. Concernant la Légion d’Honneur, une recherche sur la base Léonore des Archives Nationales ne nous a pas permis de retrouver le nom de Charles de Waresquiel dans la liste des décorés ; en revanche, y figure celui de son troisième frère, Henri-Julien-Eugène, né en 1787.
  5. Le couple aurait eu un premier enfant, un garçon, dont on ne sait rien, mort vraisemblablement en bas âge.
  6.  Ils avaient acheté, l’année précédente, le château de La Vallée, à Villiers-sur-Loire, commune du Loir-et-Cher, dont Charles sera maire de 1852 jusqu’à sa mort en 1857. Ils partageront leur temps entre Paris et Villiers, où ils résideront le plus souvent.
  7. C’est un peu surprenant, sachant qu’elle possédait un hôtel particulier sur les Champs Elysées, aujourd’hui siège de Dassault.
  8. Il eut longtemps pour maîtresse Apollonie Sabatier. Née Aglaé Savatier, cette ancienne blanchisseuse devenue demi-mondaine tint un salon brillant, où elle recevait, dans son appartement du 4, rue Frochot, artistes et écrivains, notamment Théophile Gautier et Charles Baudelaire ; ses admirateurs l’avaient surnommée « la Présidente ».

Principales sources : Bulletin de la Société archéologique, scientifique et littéraire du Vendômois. Commission du Vieux Paris. Article « L’Hôtel de Waresquiel » dans « La Nouvelle Athènes » édité par l’Action artistique de la Ville de Paris. Wikipédia.

       Illustrations : © Aline Boutillon (sauf vitrail Sarah Bernhardt : © musée Carnavalet)


Date de création : 23/05/2023 • 13:48
Catégorie : - Echos du Terrain
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