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L'ÂNE ROUGE DE L'AVENUE TRUDAINE
OU UNE HISTOIRE DE DISPUTE FAMILIALE

28, avenue Trudaine, dans cette belle voie résidentielle et plantée du 9e, au pied de Montmartre, on trouve aujourd’hui un restaurant, Le Paprika, situé à l’angle de l’avenue et de la rue Lallier, avec pour originalité d’être un des seuls restaurants parisiens à proposer des plats typiquement hongrois comme les délicieux Hortobàghyi (crêpes farcies au poulet avec sauce paprika) ou le fameux Pörkölt , le goulash national,  (ragoût de veau braisé également au paprika).

Cette grande salle qui n’a pas beaucoup changé au fil des ans, avec sa rotonde un peu surélevée en fond de local, est aussi mitoyenne de lAuberge du Clou,  adresse du quartier fort en vogue à la fin du XIXe siècle, fréquentée par Eric Satie, avec sa cave décorée par Willette et Steinlen et son théâtre d'ombres inspiré de celui du Chat Noir. Les nombreux artistes de passage y proposaient leurs œuvres en les pendant au clou, en guise de règlement de leurs repas  (d’où le nom du lieu)… Or le paprika n’est pas la seule originalité  du restaurant du 28, avenue Trudaine, puisque son histoire remonte également au XIXe siècle.

D’abord café dès 1870, il devint ensuite le premier véritable cabaret montmartrois sous le nom La Grande Pinte. Il avait été acheté par un certain Père Laplace, marchand de tableaux, qui lui avait donné ce nom en 1878 et où il accueillait dans sa salle au décor moyenâgeux des chansonniers comme Émile Goudeau , le fondateur du fantasque club littéraire des Hydropathes, ou Arthur Marcel-Legay dit « le chauve chevelu »!

Goudeau_Grande_Pinte.jpg  legay_marcel_01.jpg
Emile Goudeau                                              Arthur Marcel-Legay

En 1889, Gabriel Salis, qui allait bientôt être surnommé "Le Léopard" ou "Le Don Quichotte de Montmartre", reprit alors le cabaret pour des raisons un peu curieuses. Il avait en effet été appelé du domicile familial de Châtellerault pour épauler son frère aîné Rodolphe, directeur depuis 1881 du célèbre cabaret à l’étonnante façade de la rue Victor-Massé, Le Chat Noir (du nom d’un conte d’Edgar Poe) et dont la complainte créée par Aristide Bruant à son sujet allait passer à la postérité :

Je cherche fortune autour du chat noir.jpg

Les affiches créées par Steinlen représentant le lieu allaient elles aussi connaitre la célébrité.

Mais Gabriel Salis se brouilla rapidement avec son frère, pour des histoires de femmes dit-on, et ouvrit alors avenue Trudaine un cabaret à l’enseigne de L'Âne Rouge, destiné à concurrencer Le Chat Noir, très proche. Il s'agissait en fait d'une provocation puisque le nom de L'Âne Rouge renvoyait au sobriquet donné par le peintre Adolphe Willette à Rodolphe Salis en raison de sa chevelure rousse mais aussi parce qu'il était parfois « mauvais comme un âne »! 
L
e contesté directeur du Chat Noir avait en effet pris pour habitude de ne pas payer les artistes qui s’y produisaient (mais son frère n’eut pas non plus une politique très différente à cet égard…) ! 

On peut  encore voir d’ailleurs aujourd’hui l’effigie d’un âne rouge à l’entrée du restaurant. Il est amusant de constater que cette folle période de l’histoire parisienne donna naissance à tant de lieux qui prirent comme noms ceux d’animaux, souvent avec une valeur symbolique : Le Rat Mort (!), La Cigale, Le Lapin Agile (en référence au tableau du lapin à Gill…), ou encore Les Deux Ânes ou Les Trois Baudets.

Lâne-rouge-Rodolphe-Salis-Le-Courrier-français-17-janv.-1886.jpg
L'Âne Rouge par Willette paru dans le Courrier Français de 1886

Légendes des dessins (sens horaire): 
Ligne 1: Il fut un temps où je portais la farine au moulin / Mais j'en avais plein le dos de Pierrot et de sa farine /     
Il est mort depuis

Ligne 2: Là Ous qu'est mon mouchoir? / Mes amis tout ça est à vous............ pour de l'argent, buvez et multipliez
Ligne 3: C'est pour les réparations de la butte qui s'écroule sous le poids de ma gloire / De l'audace, de l'audasse, 
et encore de l'audasssse, et toujours de l'audassssse!

L'Âne Rouge allait connaître jusqu’à la fin du XIXe un grand succès et devenir comme Le Chat Noir de Rodolphe Salis, un des lieux mythiques de la bohème parisienne et de la contestation de l'ordre établi. De nombreux artistes, souvent irrévérencieux, peintres, auteurs, chansonniers allaient le fréquenter, parfois aussi pour montrer leur « dissidence » vis-à-vis du Chat Noir, comme évoqué plus haut et comme ce fut ouvertement le cas lors de l'inauguration.   

Défilèrent alors à L'Âne Rouge parmi d’autres, les auteurs Alphonse Allais, Georges Courteline, Charles Cros, le compositeur Gustave Charpentier, les chansonniers Xavier Privas, Paul Delmet, Arthur Marcel Legay, Eugène Lemercier, dans ce lieu décoré par de grandes  fresques allégoriques de Georges De Feure, peintre symboliste et de l’Art Nouveau.  
On y voyait également les peintres
Georges Auriol et Henri Gervex, mais aussi Théophile Alexandre Steinlen et Adolphe Willette, qui y exposèrent de nombreux dessins, comme au Chat Noir et notamment « la Fédérée de l’impasse du tertre » que Willette accrocha là un temps en souvenir de la Commune. Verlaine y donna même des conférences !

La-Fédérée-tableau-perdu-1885.jpg
Willette - La Fédérée de l'impasse du Tertre

On a dit que Gabriel Salis, la sonnette à la main, présidait souvent  à ces réunions, en chantant lui-même des chansons! Des artistes étranges fréquentèrent l’endroit comme Georges Bottini (1873-1906), fils d'un coiffeur de la rue Fontaine, peintre et dessinateur post-impressionniste de talent, qui venait là s'exercer. Elève de Cormon, boulevard de Clichy, il travaillait chez Guardi, le restaurateur de tableaux de la rue Bréda (rue Henry-Monnier aujourd'hui), il fut également illustrateur de « La Maison Philibert » de Jean Lorrain. Il mourut fou à Villejuif, à 33 ans, après avoir voulu poignarder sa mère!

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G. Bottini La Femme en blanc au bar - 1904

Alors que son frère Rodolphe venait de mourir en 1897 provoquant la fin du Chat Noir, c’est en plein succès que Gabriel Salis décida de se retirer à Châtellerault en 1898 et vendit donc son cabaret à un certain Andhré Joyeux, un chansonnier habitué du lieu, assez fantaisiste comme l’indique le h ajouté à son prénom !  Mais celui-ci ayant fait faillite dès l’année suivante, se suicida à l’âge de trente ans…

Des « professionnels de la profession » (!), Marinette Renard, artiste de café-concert, puis une dame Bellony, du cabaret Le Chardon-qui-pique à Nancy essayèrent de relancer le lieu, mais sans grand succès. 

En 1902, repris par M. Renard, le bail fut cédé au chansonnier Léon de Bercy. En dépit des efforts de ce dernier, L'Âne Rouge n’était plus à la mode et dut fermer définitivement en 1905. C’était la fin d’une folle époque qui dura à peine dix ans…

Un peu plus tard une boulangerie prit simplement la place du cabaret avant de devenir un restaurant, puis le café-restaurant que l’on connait aujourd’hui, Le Paprika,  où on peut entendre de temps à autre les violons d’un orchestre gypsy, perpétuant ainsi, en quelque sorte, la tradition de lieu de fête que cet endroit  fût à la fin du XIXe.


Emmanuel FOUQUET


Date de création : 12/02/2016 : 16:58
Catégorie : - Fiches Express-Hauts Lieux
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