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© E. Giuliani 2017 ©9e Histoire 2009 - 2017


La famille Boulanger
dans le 9
e arrondissement


 

Nadia-et-Lili-Boulanger.jpg

Perpétuant en cela une géographie musicale héritée du XIXe siècle, les activités parisiennes de Nadia Boulanger, dans leur immense majorité, resteront confinées à l’intérieur d’un périmètre délimité au sud-est par l’ancien Conservatoire de la rue Bergère, au sud-ouest par l’Opéra Garnier, au nord-ouest par l’École normale de musique (la musicienne y enseignera à partir de 1919) et au nord-est par la rue du Faubourg Poissonnière (1).

Un ancrage familial
L’implantation dans ce 9e arrondissement qui au cours du XIXe siècle avait vu converger bien des lieux et des métiers de la musique, était d’abord pour Nadia et sa sœur Lili un héritage familial.

Leur grand-mère paternelle, la cantatrice Marie-Julienne Halligner (1786-1850), avait étudié au Conservatoire et épousé Frédéric Boulanger (né à Dresde de parents français), lui aussi attaché à l’institution de la rue Bergère, premier prix de violoncelle puis professeur de vocalisation. Elle avait connu le succès, de ses débuts au Théâtre de l'Opéra-Comique en mars 1811, dans L'Ami de la maison de Grétry, à sa retraite de la scène en 1845. En décembre 1825 elle avait créé le rôle de Jenny dans La Dame blanche (Boieldieu).

Ernest_Boulanger.jpg    Raissa_Boulanger.jpg
Ernest et Raïssa Boulanger

Leur père, Ernest Boulanger (1815-1900), également diplômé du Conservatoire et lauréat du grand prix de Rome en 1835, avait réussi à Paris comme chef d’orchestre et compositeur d’opéras-comiques représentés de 1842 à 1877 dont Le Diable à l’école, L’Éventail ou Don Quichotte. Il fut le condisciple, le collègue et l’ami de Charles Gounod, Jules Massenet, Camille Saint-Saëns ou William Bouwens, l’architecte du Crédit lyonnais. En 1871 il devint professeur de chant au Conservatoire et, en 1881, fut nommé à l’Académie des Beaux-Arts. Il habitait dans le 9e arrondissement depuis 1845, successivement 20, rue des Martyrs, à l’angle de la rue Choron, 12, rue de Navarin, 7, rue Buffault et 47, rue Condorcet.

En 1877 il avait épousé à Saint-Pétersbourg Raïssa Mischetsky, alors âgée de 18 ans et à l’ascendance assez mystérieuse, qui logeait, depuis 1876, 11, rue Bergère. Le couple s’installa 35, rue de Maubeuge et, dix ans plus tard, 30, rue La Bruyère. Leur deuxième enfant (l’aînée, Nina, n’avait vécu qu’un an), Nadia, y naquit le 16 septembre 1887. Elle fut baptisée et fit sa première communion à l’église Saint-Vincent-de Paul. Six ans plus tard, le 21 août 1893, Lili venait au monde. Une dernière fille, Juliette Marie, naquit et mourut en 1898. « Je suis née en 1887. Mes parents ont déménagé à un moment que je ne peux pas situer parce que j’étais trop bébé et nous avons vécu rue La Bruyère jusqu’en 1904. […] Mon père est mort dans le précédent appartement et c’est à la suite de sa mort, sa chambre ayant été fermée et le chagrin aidant, que nous avons changé d’appartement.(2)»

Immeuble.jpg  Plaque.jpg
L'immeuble du 36, rue Ballu

Une vie de quartier
Raïssa et ses deux filles s’installèrent alors au 36 de la rue Ballu. « Nous avons eu beaucoup de peine à nous loger […] les propriétaires des immeubles où nous essayions de louer étaient terrifiés par l’engagement qu’il fallait prendre d’accepter l’orgue. Ils imaginaient que l’orgue allait démolir leur immeuble, faire fuir tous les voisins. Enfin ce fut très difficile. Pendant des mois on a cherché. Et puis au mois d’octobre 1904 nous sommes arrivées ici, rue Ballu, où je suis depuis, et où j’ai commencé à enseigner.(3) » C’est là qu’ont vécu Lili jusqu’en 1918, Raïssa jusqu’en 1935 et Nadia Boulanger jusqu’en 1979. Lili avait une chambre à elle au fond de l’appartement dans le couloir menant à la cuisine. Nadia et sa mère faisaient chambre commune.

Elles logeaient des domestiques. Notamment, à partir de 1948, le couple de Giuseppe et Zita Lelli, installé au 6e étage avec ses deux fils : Giovanni et Paolo. Et une chatte, Tacha, rapportée par Nadia d’un voyage à Londres. « Au fur et à mesure que les années s’écoulaient, la dictature de Tacha devenait totale, rue Ballu (4) »

Les dames Boulanger fréquentaient les commerçants et usaient des services voisins (5). Dans leur immeuble même elles côtoyaient les fleuristes, Monsieur et Madame Pidoux, les bijoutiers, Monsieur et Madame Maudemain, et la couturière, Mademoiselle Carroué, le couple des concierges, Monsieur et Madame Farge. En 1972, la concierge était Madame Albuixech, mère de deux enfants, Maria Angel et Laurent. Plus loin, la boulangerie de Monsieur et Madame Olagnier, 33, rue Ballu, la papèterie Georges Lesueur, 73, rue Saint-Lazare, la parfumerie de Madame et Mademoiselle Quénin, 62, rue de Clichy. L’électricien Gauthier Mathieu était au 36, rue Saint-Lazare ; le dentiste, Monsieur Léon Vicioz, au 31, rue Ballu. En outre, le quartier s’accordait aux critères de la bonne société parisienne.

Raïssa et ses filles tenaient à jour un carnet de leurs relations classées selon les jours respectifs où elles recevaient. On y retrouve à proximité les coordonnées de certaines notabilités dont Monsieur et Madame Léon Mougeot (6), Monsieur et Madame Emile Ogier (7), Madame Emile Zola, 62, rue de Rome, Georges Baillet, sociétaire de la Comédie française, 13bis, rue d’Aumale. Parmi elles, des musiciens. Emile Pessard, 26, rue Richer (8). Emile Vuillermoz, 1, rue Ballu, Francique Delmas, 4, square La Bruyère et Madame Louis Diémer, 49, rue Blanche.

Un centre de vie sociale
Et l’appartement devint lui-même le centre d’une vie mondaine.

« Maman avait ses jours où elle recevait ses amis personnels le mercredi après cinq heures. Elle avait quelques amis intimes, et elle vivait avec des gens qu’elle aimait beaucoup mais elle voulait que la maison soit une maison pour nous après la mort de mon père. Donc le mercredi à cinq heures, maman était là. (9)»

Avec certains les liens étaient plus soutenus et même personnels. Paul Vidal (10) et sa famille, notamment sa fille Suzanne, habitaient au 2e étage. « 1er Janvier : Congé-Suzanne vient. Je ne suis pas bien. (11) » Marcel Lazare Dourgnon (1858-1911) architecte, était installé au 5e. Sa fille Mireille et Lili étaient amies et Lili note dans son carnet du 11 novembre 1911, la mort du « pauvre Dourgnon, notre voisin du dessus, maire du 9e arrondissement, 53 ans, un bon ami que nous perdons. »
Des intimes habitaient à deux pas. Raoul Pugno (1852-1914) (12) et Georges Caussade (1873-1936) (13)

Un foyer musical
Le 36, rue Ballu fut tout naturellement un lieu de vie musicale. Des concerts y étaient régulièrement organisés.
(14) Au verso du programme du 27 décembre 1911, de l’écriture de Raïssa, figure le nom de 135 invités.

Lors de la soirée musicale du 19 mars 1912, Histoires naturelles, le cycle de Maurice Ravel qui avait été créé en 1907, était interprété par le compositeur et Jane Bathori, l’artiste de la création.

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Carton d’invitation de Raïssa et Nadia Boulanger


Le foyer de la famille Boulanger devint progressivement le point de ralliement des tenants d’une certaine esthétique. Nadia y accueillit et, par les photographies nombreuses qu’elle disposait sur les meubles de son salon, y conserva la mémoire des artistes qui comptaient pour elle : Gabriel Fauré, Paul Valéry, André Gide, Francis Jammes, Georges Rouault, Marc Chagall, Antoine de Saint-Exupéry, Igor Stravinsky, Claude Debussy, Camille Saint-Saëns...

De cet appartement, Nadia Boulanger exerce un véritable magister. « Dès ma sortie du Conservatoire en 1904, j’ouvris un cours et décidai : ce sera le mercredi. C’était alors le mercredi comme c’est encore, après toutes ces années, le mercredi à trois heures. Après le cours, maman recevait mes élèves, elle leur offrait le thé, de la bonne pâtisserie.(15) »

Séance_Mercredi.jpg  NadiaBoulanger_teaching.jpg
Séance du mercredi                                                                  Nadia Boulanger enseignant

Depuis 1921, le mercredi de 15 à 17 heures, se tient un « cours de cantate » ouvert aux amateurs éclairés. « Rien n’est mieux porté, pour une femme du monde, que d’étudier la fugue et le contrepoint avec notre Nadia nationale qui, à travers son lorgnon, voit poindre parmi les visons et les renards argentés, toutes les étincelles de la mélomanie et sait d’un regard sévère anéantir à tout jamais les brebis galeuses de la religion boulangiste. (16) »

A côté de ces séances publiques, Nadia Boulanger enseigna surtout à des musiciens venus du monde entier sur plusieurs générations. De Lennox Berkeley à Leonard Bernstein, la « boulangerie » réunit Dinu Lipatti, Astor Piazzola, Michel Legrand, John Eliot Gardiner, Quincy Jones ou Phil Glass« Il y a une période pendant laquelle je suis allé trois fois par semaine chez elle, une fois le mercredi comme tout le monde […] Il y avait le cours du jeudi matin qui « était un cours de Keyboard Hamony, […] harmonie au clavier. Et puis, une fois par semaine, la leçon privée, qui était un moment que j’adorais parce que c’était le seul moment en tête-à-tête et alors là, il pouvait se passer absolument tout. (17) »

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L'une des fiches de Nadia Boulanger

L’intérêt que Nadia portait à ses élèves lui a fait noter sur des fiches tous les détails de leur vie familiale. Elle hébergeait souvent à leur arrivée les jeunes étrangers : Ruth Robinson, Aaron Copland, Jeremy Menuhin.

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Un lieu de mémoire
Nadia Boulanger a fait de cet appartement un lieu de mémoire de sa famille de sang et d’esprit. Sa sœur Lili est la figure centrale de ce culte.« Des bouquets de fleurs encadrent un buste de Lili Boulanger, sculpture d'une étonnante gravité, exécuté par Lucienne Heuvelmans, prix de Rome et pensionnaire de la Villa Médicis la même année que Lilli. (18) »

Cédric Second-Genovesi a pu souligner les correspondances entre la cheminée du grand salon de la rue Ballu et la chapelle de la Vierge de l’église de La Trinité. « Le grand salon respecte scrupuleusement l’agencement de l’église : dos à l’orgue, tournée vers l’autel, l’assemblée (les élèves) écoute avec recueillement la Parole dispensée par le célébrant (Nadia) depuis l’ambon (le piano Erard, qui sera orné tardivement d’un grand crucifix en argent) (19) »
La chapelle de la Vierge de l’église de La Trinité fut le prolongement où s’exerçait ce culte, célébré avec un rituel immuable chaque année, le 18 mars, jour anniversaire de la mort de Lili.

« Chère Nadia,
Je m’unirai, Samedi, aux souvenirs et aux prières de ceux qui seront près de vous ce jour-là. Y en aura-t-il beaucoup qui, comme moi, ne vous auront pas quittée dans votre douloureux calvaire : ah! ce retour à Paris, cette ascension vers votre appartement, cette ombre disparue que recouvraient encore tant de fleurs pieuses. (20) »

C’est là que fut célébrée la messe des obsèques de Nadia. « La cérémonie religieuse a eu lieu le vendredi 26 octobre 1979 à 10h 30 à l’église de la Trinité. Dès 10 heures, une foule envahit le vaste édifice et des centaines de gerbes, de splendides couronnes monumentales ou de modestes bouquets jonchent le sol sous la tribune de l’orgue. Le programme musical est riche. La fantaisie et fugue en sol mineur, le grand prélude et fugue en ut mineur et divers chorals de JS Bach sont interprétés à l’orgue. Jacques Maréchal, jeune élève, dirige l’orchestre et la chorale qui exécuteront des extraits du Requiem de Fauré. Ensuite, retentira dans un silence absolu le Pie Jesu de Lili aux accents d'intense méditation. (21) »

L’arrondissement perpétue cette mémoire des « dames » Boulanger. Le 36, rue Ballu est devenu le 2, Place Lili Boulanger en mai 1970, et leur appartement fut légué à l’Institut de France à la mort de Nadia.

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Nadia Boulanger et Igor Stravinsky
 

Au 17, rue Rochechouart, le conservatoire, créé en 1972, a été dénommé Nadia et Lili Boulanger.

Quand, en 1993 à l’occasion du centenaire de la naissance de Lili Boulanger, on réactiva l’Association des amis de Lili Boulanger (22) en y associant le prénom de sa sœur aînée, c’est dans le 9e arrondissement qu’on en fixa le siège social : à la Mairie puis, en 2005, 3, place Lili Boulanger. Elle organise un concours international de chant et piano dont les épreuves se déroulent tous les deux ans dans la salle du Conservatoire national d’art dramatique. La prochaine édition, la 9e, est annoncée du 26 au 29 octobre 2017…

Elisabeth Giuliani

Bibliographie

1 Bruno Monsaingeon, éd. Mademoiselle ; entretiens avec Nadia Boulanger. Paris, Van de Velde, 1981. 143 p.
2 « Lili et Nadia Boulanger ». N° spécial de La Revue musicale, juin 1982, n°354-355.
3 Jérôme Spycket. Nadia Boulanger. Lausanne, Payot, 1987. 190 p.
4 Doda Conrad. 44 ans d’amitié avec Nadia Boulanger : grandeur et mystère d’un mythe. Paris, Buchet/Chastel, 1995. 264 p.
5 Alexandra Laederich, éd. Nadia Boulanger et Lili Boulanger : témoignages et études. Lyon, Symétrie, 2007. 533 p. (Collection « Perpetuum mobile »
6 Cédric Segond. « 36, rue Ballu : "les appartements” de Nadia Boulanger » dans : La Maison de l’artiste : construction d’un espace de représentations entre réalité et imaginaire (XVIIe-XXe siècles). Presses universitaires de Rennes, 2007. P. 203-215.
7 Peter Dickinson, éd. Lennox Berkeley and friends: writings, letters and interviews. Woodbridge, Boydell Press, 2012. 315 p.
8 Jérôme Spycket. À la recherche de Lili Boulanger. Paris, Fayard, 2014. 392 p.

Notes

(1) Cédric Segond 6.
(2) Nadia Boulanger 1
(3) Nadia Boulanger 1
(4) Doda Conrad 4
(5) Ils figurent sur les carnets d’adresses ou des papiers conservés dans les archives du CNLB.
(6) Ministre de l’Agriculture en 1905 dans le gouvernement d’Emile Combes puis sénateur de la Haute-Marne.
(7) Conseiller d'Etat, secrétaire général du ministère de l'intérieur en 1911.Préfet de la Meuse en janvier 1919, puis, en novembre, secrétaire général du Ministère des Régions libérées
(8) Compositeur, auteur d’opérettes et d’opéras comiques, ancien prix de Rome en 1866 et professeur d’harmonie au Conservatoire en 1881, où il eut Ravel comme élève. Critique musical de l’Evénement après 1895.
(9) Nadia Boulanger 1
(10) 1863-1931. Prix de Rome en 1883, directeur du chant à l’Opéra en 1892 et chef d’orchestre, professeur au Conservatoire.
(11)  Lili Boulanger, carnet 1908, conservé à la BnF département de la Musique.
(12) On a désigné ce pianiste virtuose et compositeur comme le « mentor » de Nadia Boulanger. Né à Montrouge en 1852, il fréquenta l’Ecole Niedermeyer puis fut l’élève d’Ambroise Thomas au Conservatoire. Il y enseigna à son tour l’harmonie et le piano et y prit la jeune Nadia Boulanger sous son aile et en fit sa partenaire lors de nombreux concerts et sa collaboratrice pour certaines de ses œuvres, le cycle de mélodies des Heures claires ou l’opéra La Ville morte. C’est lors d’une tournée en Russie avec elle qu’il mourut brutalement à Moscou en 1914.
(13) Il enseigna au Conservatoire de Paris le contrepoint (1905) puis la fugue (1921). Il suivit et soutint de très près les progrès de Lili Boulanger, la préparant aux épreuves du prix de Rome.
(14) 15 programmes de concerts, donnés entre 1905 et 1913, figurent ainsi dans les archives du Centre international Nadia et Lili Boulanger.
(15) Nadia Boulanger 1
(16) « Snob », dans Vendémiaire 24 janvier 1936, cité par Myriam Chimènes 5
(17) Jean-Louis Haguenauer 5
(18) Christine Trieu-Colleney 2
(19) Cédric Segond 6
(20) Lennox Berckeley 13 mars 1952 7
(21)  Christiane Trieu-Colleney 2
(22) Créée en 1965 et présidée par Madame Dujarric de la Rivière (son élève depuis 1924 née Marcelle Friedman) pour encourager les jeunes compositeurs.

© E. Giuliani 2017 ©9e Histoire 2009 - 2017

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© E. Giuliani 2017 ©9e Histoire 2009 - 2017


La famille Boulanger
dans le 9
e arrondissement


 

Nadia-et-Lili-Boulanger.jpg

Perpétuant en cela une géographie musicale héritée du XIXe siècle, les activités parisiennes de Nadia Boulanger, dans leur immense majorité, resteront confinées à l’intérieur d’un périmètre délimité au sud-est par l’ancien Conservatoire de la rue Bergère, au sud-ouest par l’Opéra Garnier, au nord-ouest par l’École normale de musique (la musicienne y enseignera à partir de 1919) et au nord-est par la rue du Faubourg Poissonnière (1).

Un ancrage familial
L’implantation dans ce 9e arrondissement qui au cours du XIXe siècle avait vu converger bien des lieux et des métiers de la musique, était d’abord pour Nadia et sa sœur Lili un héritage familial.

Leur grand-mère paternelle, la cantatrice Marie-Julienne Halligner (1786-1850), avait étudié au Conservatoire et épousé Frédéric Boulanger (né à Dresde de parents français), lui aussi attaché à l’institution de la rue Bergère, premier prix de violoncelle puis professeur de vocalisation. Elle avait connu le succès, de ses débuts au Théâtre de l'Opéra-Comique en mars 1811, dans L'Ami de la maison de Grétry, à sa retraite de la scène en 1845. En décembre 1825 elle avait créé le rôle de Jenny dans La Dame blanche (Boieldieu).

Ernest_Boulanger.jpg    Raissa_Boulanger.jpg
Ernest et Raïssa Boulanger

Leur père, Ernest Boulanger (1815-1900), également diplômé du Conservatoire et lauréat du grand prix de Rome en 1835, avait réussi à Paris comme chef d’orchestre et compositeur d’opéras-comiques représentés de 1842 à 1877 dont Le Diable à l’école, L’Éventail ou Don Quichotte. Il fut le condisciple, le collègue et l’ami de Charles Gounod, Jules Massenet, Camille Saint-Saëns ou William Bouwens, l’architecte du Crédit lyonnais. En 1871 il devint professeur de chant au Conservatoire et, en 1881, fut nommé à l’Académie des Beaux-Arts. Il habitait dans le 9e arrondissement depuis 1845, successivement 20, rue des Martyrs, à l’angle de la rue Choron, 12, rue de Navarin, 7, rue Buffault et 47, rue Condorcet.

En 1877 il avait épousé à Saint-Pétersbourg Raïssa Mischetsky, alors âgée de 18 ans et à l’ascendance assez mystérieuse, qui logeait, depuis 1876, 11, rue Bergère. Le couple s’installa 35, rue de Maubeuge et, dix ans plus tard, 30, rue La Bruyère. Leur deuxième enfant (l’aînée, Nina, n’avait vécu qu’un an), Nadia, y naquit le 16 septembre 1887. Elle fut baptisée et fit sa première communion à l’église Saint-Vincent-de Paul. Six ans plus tard, le 21 août 1893, Lili venait au monde. Une dernière fille, Juliette Marie, naquit et mourut en 1898. « Je suis née en 1887. Mes parents ont déménagé à un moment que je ne peux pas situer parce que j’étais trop bébé et nous avons vécu rue La Bruyère jusqu’en 1904. […] Mon père est mort dans le précédent appartement et c’est à la suite de sa mort, sa chambre ayant été fermée et le chagrin aidant, que nous avons changé d’appartement.(2)»

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L'immeuble du 36, rue Ballu

Une vie de quartier
Raïssa et ses deux filles s’installèrent alors au 36 de la rue Ballu. « Nous avons eu beaucoup de peine à nous loger […] les propriétaires des immeubles où nous essayions de louer étaient terrifiés par l’engagement qu’il fallait prendre d’accepter l’orgue. Ils imaginaient que l’orgue allait démolir leur immeuble, faire fuir tous les voisins. Enfin ce fut très difficile. Pendant des mois on a cherché. Et puis au mois d’octobre 1904 nous sommes arrivées ici, rue Ballu, où je suis depuis, et où j’ai commencé à enseigner.(3) » C’est là qu’ont vécu Lili jusqu’en 1918, Raïssa jusqu’en 1935 et Nadia Boulanger jusqu’en 1979. Lili avait une chambre à elle au fond de l’appartement dans le couloir menant à la cuisine. Nadia et sa mère faisaient chambre commune.

Elles logeaient des domestiques. Notamment, à partir de 1948, le couple de Giuseppe et Zita Lelli, installé au 6e étage avec ses deux fils : Giovanni et Paolo. Et une chatte, Tacha, rapportée par Nadia d’un voyage à Londres. « Au fur et à mesure que les années s’écoulaient, la dictature de Tacha devenait totale, rue Ballu (4) »

Les dames Boulanger fréquentaient les commerçants et usaient des services voisins (5). Dans leur immeuble même elles côtoyaient les fleuristes, Monsieur et Madame Pidoux, les bijoutiers, Monsieur et Madame Maudemain, et la couturière, Mademoiselle Carroué, le couple des concierges, Monsieur et Madame Farge. En 1972, la concierge était Madame Albuixech, mère de deux enfants, Maria Angel et Laurent. Plus loin, la boulangerie de Monsieur et Madame Olagnier, 33, rue Ballu, la papèterie Georges Lesueur, 73, rue Saint-Lazare, la parfumerie de Madame et Mademoiselle Quénin, 62, rue de Clichy. L’électricien Gauthier Mathieu était au 36, rue Saint-Lazare ; le dentiste, Monsieur Léon Vicioz, au 31, rue Ballu. En outre, le quartier s’accordait aux critères de la bonne société parisienne.

Raïssa et ses filles tenaient à jour un carnet de leurs relations classées selon les jours respectifs où elles recevaient. On y retrouve à proximité les coordonnées de certaines notabilités dont Monsieur et Madame Léon Mougeot (6), Monsieur et Madame Emile Ogier (7), Madame Emile Zola, 62, rue de Rome, Georges Baillet, sociétaire de la Comédie française, 13bis, rue d’Aumale. Parmi elles, des musiciens. Emile Pessard, 26, rue Richer (8). Emile Vuillermoz, 1, rue Ballu, Francique Delmas, 4, square La Bruyère et Madame Louis Diémer, 49, rue Blanche.

Un centre de vie sociale
Et l’appartement devint lui-même le centre d’une vie mondaine.

« Maman avait ses jours où elle recevait ses amis personnels le mercredi après cinq heures. Elle avait quelques amis intimes, et elle vivait avec des gens qu’elle aimait beaucoup mais elle voulait que la maison soit une maison pour nous après la mort de mon père. Donc le mercredi à cinq heures, maman était là. (9)»

Avec certains les liens étaient plus soutenus et même personnels. Paul Vidal (10) et sa famille, notamment sa fille Suzanne, habitaient au 2e étage. « 1er Janvier : Congé-Suzanne vient. Je ne suis pas bien. (11) » Marcel Lazare Dourgnon (1858-1911) architecte, était installé au 5e. Sa fille Mireille et Lili étaient amies et Lili note dans son carnet du 11 novembre 1911, la mort du « pauvre Dourgnon, notre voisin du dessus, maire du 9e arrondissement, 53 ans, un bon ami que nous perdons. »
Des intimes habitaient à deux pas. Raoul Pugno (1852-1914) (12) et Georges Caussade (1873-1936) (13)

Un foyer musical
Le 36, rue Ballu fut tout naturellement un lieu de vie musicale. Des concerts y étaient régulièrement organisés.
(14) Au verso du programme du 27 décembre 1911, de l’écriture de Raïssa, figure le nom de 135 invités.

Lors de la soirée musicale du 19 mars 1912, Histoires naturelles, le cycle de Maurice Ravel qui avait été créé en 1907, était interprété par le compositeur et Jane Bathori, l’artiste de la création.

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Carton d’invitation de Raïssa et Nadia Boulanger


Le foyer de la famille Boulanger devint progressivement le point de ralliement des tenants d’une certaine esthétique. Nadia y accueillit et, par les photographies nombreuses qu’elle disposait sur les meubles de son salon, y conserva la mémoire des artistes qui comptaient pour elle : Gabriel Fauré, Paul Valéry, André Gide, Francis Jammes, Georges Rouault, Marc Chagall, Antoine de Saint-Exupéry, Igor Stravinsky, Claude Debussy, Camille Saint-Saëns...

De cet appartement, Nadia Boulanger exerce un véritable magister. « Dès ma sortie du Conservatoire en 1904, j’ouvris un cours et décidai : ce sera le mercredi. C’était alors le mercredi comme c’est encore, après toutes ces années, le mercredi à trois heures. Après le cours, maman recevait mes élèves, elle leur offrait le thé, de la bonne pâtisserie.(15) »

Séance_Mercredi.jpg  NadiaBoulanger_teaching.jpg
Séance du mercredi                                                                  Nadia Boulanger enseignant

Depuis 1921, le mercredi de 15 à 17 heures, se tient un « cours de cantate » ouvert aux amateurs éclairés. « Rien n’est mieux porté, pour une femme du monde, que d’étudier la fugue et le contrepoint avec notre Nadia nationale qui, à travers son lorgnon, voit poindre parmi les visons et les renards argentés, toutes les étincelles de la mélomanie et sait d’un regard sévère anéantir à tout jamais les brebis galeuses de la religion boulangiste. (16) »

A côté de ces séances publiques, Nadia Boulanger enseigna surtout à des musiciens venus du monde entier sur plusieurs générations. De Lennox Berkeley à Leonard Bernstein, la « boulangerie » réunit Dinu Lipatti, Astor Piazzola, Michel Legrand, John Eliot Gardiner, Quincy Jones ou Phil Glass« Il y a une période pendant laquelle je suis allé trois fois par semaine chez elle, une fois le mercredi comme tout le monde […] Il y avait le cours du jeudi matin qui « était un cours de Keyboard Hamony, […] harmonie au clavier. Et puis, une fois par semaine, la leçon privée, qui était un moment que j’adorais parce que c’était le seul moment en tête-à-tête et alors là, il pouvait se passer absolument tout. (17) »

Fiche.jpg
L'une des fiches de Nadia Boulanger

L’intérêt que Nadia portait à ses élèves lui a fait noter sur des fiches tous les détails de leur vie familiale. Elle hébergeait souvent à leur arrivée les jeunes étrangers : Ruth Robinson, Aaron Copland, Jeremy Menuhin.

N_Boulanger_piano.jpg

Un lieu de mémoire
Nadia Boulanger a fait de cet appartement un lieu de mémoire de sa famille de sang et d’esprit. Sa sœur Lili est la figure centrale de ce culte.« Des bouquets de fleurs encadrent un buste de Lili Boulanger, sculpture d'une étonnante gravité, exécuté par Lucienne Heuvelmans, prix de Rome et pensionnaire de la Villa Médicis la même année que Lilli. (18) »

Cédric Second-Genovesi a pu souligner les correspondances entre la cheminée du grand salon de la rue Ballu et la chapelle de la Vierge de l’église de La Trinité. « Le grand salon respecte scrupuleusement l’agencement de l’église : dos à l’orgue, tournée vers l’autel, l’assemblée (les élèves) écoute avec recueillement la Parole dispensée par le célébrant (Nadia) depuis l’ambon (le piano Erard, qui sera orné tardivement d’un grand crucifix en argent) (19) »
La chapelle de la Vierge de l’église de La Trinité fut le prolongement où s’exerçait ce culte, célébré avec un rituel immuable chaque année, le 18 mars, jour anniversaire de la mort de Lili.

« Chère Nadia,
Je m’unirai, Samedi, aux souvenirs et aux prières de ceux qui seront près de vous ce jour-là. Y en aura-t-il beaucoup qui, comme moi, ne vous auront pas quittée dans votre douloureux calvaire : ah! ce retour à Paris, cette ascension vers votre appartement, cette ombre disparue que recouvraient encore tant de fleurs pieuses. (20) »

C’est là que fut célébrée la messe des obsèques de Nadia. « La cérémonie religieuse a eu lieu le vendredi 26 octobre 1979 à 10h 30 à l’église de la Trinité. Dès 10 heures, une foule envahit le vaste édifice et des centaines de gerbes, de splendides couronnes monumentales ou de modestes bouquets jonchent le sol sous la tribune de l’orgue. Le programme musical est riche. La fantaisie et fugue en sol mineur, le grand prélude et fugue en ut mineur et divers chorals de JS Bach sont interprétés à l’orgue. Jacques Maréchal, jeune élève, dirige l’orchestre et la chorale qui exécuteront des extraits du Requiem de Fauré. Ensuite, retentira dans un silence absolu le Pie Jesu de Lili aux accents d'intense méditation. (21) »

L’arrondissement perpétue cette mémoire des « dames » Boulanger. Le 36, rue Ballu est devenu le 2, Place Lili Boulanger en mai 1970, et leur appartement fut légué à l’Institut de France à la mort de Nadia.

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Nadia Boulanger et Igor Stravinsky
 

Au 17, rue Rochechouart, le conservatoire, créé en 1972, a été dénommé Nadia et Lili Boulanger.

Quand, en 1993 à l’occasion du centenaire de la naissance de Lili Boulanger, on réactiva l’Association des amis de Lili Boulanger (22) en y associant le prénom de sa sœur aînée, c’est dans le 9e arrondissement qu’on en fixa le siège social : à la Mairie puis, en 2005, 3, place Lili Boulanger. Elle organise un concours international de chant et piano dont les épreuves se déroulent tous les deux ans dans la salle du Conservatoire national d’art dramatique. La prochaine édition, la 9e, est annoncée du 26 au 29 octobre 2017…

Elisabeth Giuliani

Bibliographie

1 Bruno Monsaingeon, éd. Mademoiselle ; entretiens avec Nadia Boulanger. Paris, Van de Velde, 1981. 143 p.
2 « Lili et Nadia Boulanger ». N° spécial de La Revue musicale, juin 1982, n°354-355.
3 Jérôme Spycket. Nadia Boulanger. Lausanne, Payot, 1987. 190 p.
4 Doda Conrad. 44 ans d’amitié avec Nadia Boulanger : grandeur et mystère d’un mythe. Paris, Buchet/Chastel, 1995. 264 p.
5 Alexandra Laederich, éd. Nadia Boulanger et Lili Boulanger : témoignages et études. Lyon, Symétrie, 2007. 533 p. (Collection « Perpetuum mobile »
6 Cédric Segond. « 36, rue Ballu : "les appartements” de Nadia Boulanger » dans : La Maison de l’artiste : construction d’un espace de représentations entre réalité et imaginaire (XVIIe-XXe siècles). Presses universitaires de Rennes, 2007. P. 203-215.
7 Peter Dickinson, éd. Lennox Berkeley and friends: writings, letters and interviews. Woodbridge, Boydell Press, 2012. 315 p.
8 Jérôme Spycket. À la recherche de Lili Boulanger. Paris, Fayard, 2014. 392 p.

Notes

(1) Cédric Segond 6.
(2) Nadia Boulanger 1
(3) Nadia Boulanger 1
(4) Doda Conrad 4
(5) Ils figurent sur les carnets d’adresses ou des papiers conservés dans les archives du CNLB.
(6) Ministre de l’Agriculture en 1905 dans le gouvernement d’Emile Combes puis sénateur de la Haute-Marne.
(7) Conseiller d'Etat, secrétaire général du ministère de l'intérieur en 1911.Préfet de la Meuse en janvier 1919, puis, en novembre, secrétaire général du Ministère des Régions libérées
(8) Compositeur, auteur d’opérettes et d’opéras comiques, ancien prix de Rome en 1866 et professeur d’harmonie au Conservatoire en 1881, où il eut Ravel comme élève. Critique musical de l’Evénement après 1895.
(9) Nadia Boulanger 1
(10) 1863-1931. Prix de Rome en 1883, directeur du chant à l’Opéra en 1892 et chef d’orchestre, professeur au Conservatoire.
(11)  Lili Boulanger, carnet 1908, conservé à la BnF département de la Musique.
(12) On a désigné ce pianiste virtuose et compositeur comme le « mentor » de Nadia Boulanger. Né à Montrouge en 1852, il fréquenta l’Ecole Niedermeyer puis fut l’élève d’Ambroise Thomas au Conservatoire. Il y enseigna à son tour l’harmonie et le piano et y prit la jeune Nadia Boulanger sous son aile et en fit sa partenaire lors de nombreux concerts et sa collaboratrice pour certaines de ses œuvres, le cycle de mélodies des Heures claires ou l’opéra La Ville morte. C’est lors d’une tournée en Russie avec elle qu’il mourut brutalement à Moscou en 1914.
(13) Il enseigna au Conservatoire de Paris le contrepoint (1905) puis la fugue (1921). Il suivit et soutint de très près les progrès de Lili Boulanger, la préparant aux épreuves du prix de Rome.
(14) 15 programmes de concerts, donnés entre 1905 et 1913, figurent ainsi dans les archives du Centre international Nadia et Lili Boulanger.
(15) Nadia Boulanger 1
(16) « Snob », dans Vendémiaire 24 janvier 1936, cité par Myriam Chimènes 5
(17) Jean-Louis Haguenauer 5
(18) Christine Trieu-Colleney 2
(19) Cédric Segond 6
(20) Lennox Berckeley 13 mars 1952 7
(21)  Christiane Trieu-Colleney 2
(22) Créée en 1965 et présidée par Madame Dujarric de la Rivière (son élève depuis 1924 née Marcelle Friedman) pour encourager les jeunes compositeurs.

© E. Giuliani 2017 ©9e Histoire 2009 - 2017

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