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Guy de Maupassant

© Françoise Mobihan - 2020 © 9e Histoire - 2020

 


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Maupassant d'après Melandri © BNF Gallica
 


Maupassant et le 9e arrondissement :
un jeune écrivain à la conquÊte de Paris

 


Pour un Normand aussi sauvage et libre que Guy de Maupassant (1850-1893), élevé à Étretat entre mer et bocage, l’arrivée à Paris, qu’il connaît à peine, est un choc violent. Mais comment éviter la capitale, quand on rêve de devenir poète? Dix ans plus tard, l’écrivain s’en expliquera, dans une chronique consacrée à Louis Bouilhet, son premier guide littéraire : « Paris est le fumier des artistes; ils ne peuvent donner que là, les pieds sur les trottoirs et la tête dans son air capiteux et vif, toute leur complète floraison. »
 

Devenir un artiste célèbre, voilà son ambition. Et des vers, Guy en compose depuis qu’il a treize ans. La situation financière de son père, Gustave de Maupassant, ne lui permet hélas ni de rimailler dans l’oisiveté, ni même de vivre une vie insouciante d’étudiant. Contraint d’interrompre ses études de droit, il va passer, pour gagner sa vie, les huit premières années de sa vie parisienne comme employé, dans les bureaux obscurs du ministère de la Marine, au 2, rue Royale, puis du ministère de l’Instruction publique, au 110, rue de Grenelle.
 


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Guy de Maupassant à l’âge de 18 ans  - © Pinterest
 


C’est cette crainte d’un avenir incertain qui l’obsède et l’accable quand, jeune homme de 22 ans à la fois impétueux et tourmenté, il s’installe en 1872 au rez-de-chaussée du 2, rue Moncey, son tout premier domicile parisien.

Le 9e arrondissement, deux fois plus peuplé qu’aujourd’hui, accueille une faune d’intellectuels, de peintres, d’employés et de petits commerçants, de lorettes et de filles publiques qui laisseront leurs traces dans l’oeuvre à venir. Claquemuré dans une chambre étroite et orientée au nord sur une petite cour sombre, le jeune Maupassant peine à lutter contre le spleen. Sa silhouette solide masque une sensibilité à vif, exacerbée par deux événements majeurs : la séparation de ses parents, en 1860 (il avait dix ans), qui l’a rapproché d’une mère aux nerfs fragiles, à la fois confidente et inspiratrice; et la guerre de 1870, dont le jeune appelé vécut la tragique et lamentable débâcle, sur la route de Rouen au Havre, expérience qui lui a ôté toute foi dans les hommes et leurs institutions.   
 


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Lieux où vécut Maupassant dans le 9e : 2, rue Moncey et 17, rue Clauzel.
 


Cet exil n’est pas totalement solitaire : son père, Gustave de Maupassant, habite le quartier, au 37, rue Pigalle, mais Guy n’a aucune indulgence pour ce coureur de jupons, mauvais mari et mauvais parent. La petite pension que Gustave verse à Guy sur ses revenus d’agent de change alimente les tensions entre eux, et les portes claquent parfois. Où trouver un peu d’affection? Sa mère et la mer lui manquent : « J’ai en ce moment le mal du pays, écrit Guy à Laure le 29 juillet 1875, et par des grandes journées de chaleur, il me semble à tout moment voir notre plage resplendissante de soleil, et apercevoir mon monde dans une rue ou dans une autre. »

À cette mélancolie, il trouve rapidement plusieurs exutoires, qu’il pratique à l’excès : le sport, l’écriture, les femmes. Engagé plusieurs mois sans rémunération au ministère de la Marine, puis enfin promu, en 1873, avec 1.500 francs d’appointements annuels, il se contente d’abord du plaisir gratuit de marcher dans la ville, des heures durant, le jour, la nuit.
 


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                   Laure de Maupassant                                                                                                 Guy de Maupassant enfant.

 

Descendre la rue Blanche, traverser le square de la Trinité dont les arbres lui rappellent le cours des saisons : c’est là que le héros de Monsieur Parent fera jouer son enfant, là aussi que l’héroïne indécise de Rendez-vous se reposera un instant. Ensuite, place de l’Opéra, dédaigner le palais Garnier, encore sous échafaudages, « un des plus complets échantillons de mauvais goût monumental du monde entier ». Et, puis, comme tout le monde, se laisser griser par les remous des Grands Boulevards où se croisent bourgeois et cocottes, artistes et chroniqueurs à la mode : « De mars en juin, écrira-t-il dans une chronique, c’est le seul coin du monde où on se sente vivre largement, d’une vie active et flânante, de la vraie vie de Paris ». Le spectacle est partout : «Les grands cafés, pleins de monde, débordaient sur le trottoir, étalant leur public de buveurs sous la lumière éclatante et crue de leur devanture illuminée.» (Bel-Ami).

Aussi pauvre que Georges Duroy, Guy se contente du luxe d’un bock, ici ou là, parfois aux Folies Bergère, « cette amusante halle aux filles ». Les raffinements sensuels de la cuisine du Café Riche, au 16, boulevard des Italiens (suivre ce lien), où dînera Bel-Ami, les délices glacées de chez Tortoni, 22, boulevard des Italiens, évoquées dans la nouvelle Un lâche, l’absinthe du Café Bignon, au 38 du même boulevard, que commandera le héros d’Une aventure parisienne, Maupassant ne les goûtera vraiment que le succès venu. Lui aussi flânera chez les antiquaires de la Chaussée d’Antin, ou encore dans les ventes publiques de la rue Drouot, tel le narrateur de la nouvelle Le Lit, amateur comme lui de bibelots et de meubles du XVIIIe siècle. 

Pour l’instant, son penchant pour la décoration s’exprime modestement, avec deux acquisitions : une bibliothèque fabriquée sur mesure, et surtout un lit ancien à colonnes, orné de sculptures « d’une extrême finesse et absolument intactes ». Ce lit le suivra toute sa vie, jusqu’à son dernier appartement, 24, rue Boccador, et resurgira dans le roman Une vie, les nouvelles Le Lit ou Les Sœurs Rondoli : « Je tiens à mon lit plus qu’à tout. Il est le sanctuaire de la vie. »
 


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      Maupassant en barque avec Geneviève Straus                                                                                                 Cézanne : Le château de Médan - 1879  - © Kelvingrove Museum UK
 

En 1873, le jeune Maupassant cède aux attraits du canotage sur les bords de Seine. Plus qu’un passe-temps agréable qui lui permet d’oublier le ministère et d’exhiber ses biceps -il assume cette coquetterie de « garçon boucher »- le canotage devient une obsession et la rivière, un ersatz de son monde normand : «Ma grande, ma seule, mon absorbante passion, pendant dix ans, écrira-t-il dans Mouche, ce fut la Seine.» Aux haltères, au tir au pistolet, à la chasse, à la natation, s’ajoute donc ce nouvel exercice, pratiqué avec ardeur, jusqu’à la défaillance, jusqu’à la douleur, puisque la douleur aussi peut être source de plaisir. Cinquante kilomètres de navigation, de Paris à Rouen, ne lui font pas peur. Objet d’admiration et terrain de sport, la Seine se mue aussi en initiatrice, qui lui a donné, dit-il, le sens de la vie : sous sa surface miroitante, elle charrie la mort et la putréfaction. Chaque beauté a son avers horrible.

Autre bienfait du canotage : les amis qu’on y emmène, les sociétés secrètes qu’on y crée, comme cette colonie d’Aspergopolis (autrement dit Argenteuil), qui réunit cinq « chenapans » rebaptisés pour l’occasion : Petit Bleu, alias Léon Fontaine, rencontré récemment à Étretat, La Toque, alias Robert Pinchon, ex condisciple du lycée de Rouen, Hadji, pour ADJ, les initiales d’Albert de Joinville, qui deviendra N’a qu’un œil dans Mouche, un certain Tomahawk, et enfin Joseph Prunier, c’est-à-dire Maupassant lui-même. L’hiver, c’est la même joyeuse bande qui se serre rue Moncey pour des soirées arrosées au punch, souvent dédiées à la poésie : « La porte était ouverte à tout venant, et l’on était toujours accueilli par un bon sourire et une main cordialement tendue, se souviendra Léon Fontaine.  Si quelque fâcheux, par hasard, s’y risquait, il n’était pas tenté d’y revenir, tant il était berné et mystifié. »[1]

Cette nouvelle passion en contrarie parfois une autre : l’écriture. Un grand artiste vient d’entrer dans la vie de Maupassant, Gustave Flaubert, et va la bouleverser. Manœuvré par la fine Laure, une amie d’enfance, Flaubert, qui traverse comme Guy une période difficile, dispense généreusement à son « disciple », chaque dimanche, dans son appartement du 4, rue Murillo, coté parc Monceau, leçons de littérature et remarques de pion. L’élève compose ses poèmes au ministère, sur papier à en-tête, les reprend le soir rue Moncey et les corrige après visa flaubertien : « J’ai passé avec lui bien des veillées, racontera l’ami Léon Fontaine, dans cette chambre où il se délectait de Rabelais, chantait des vers d’Hugo, de Baudelaire, de Louis Bouilhet qui l’avait initié à l’art des poètes, s’exaltait sur des pages de Flaubert, martelait en les récitant comme une mélopée les vers qu’il forgeait lui-même. »[2]

Outre ses principes littéraires et son exigence, Flaubert lui offre son carnet d’adresses et la présence hebdomadaire, dans son salon, des grandes plumes de l’époque : Alphonse Daudet, Ivan Tourgueniev, Edmond de Goncourt et bientôt Émile Zola. C’est la prose de Daudet qui donne au disciple l’envie de s’essayer aux récits brefs, comme il l’écrit à Laure un soir de grand spleen, dans sa chambre, le 23 septembre 1873 : « J’ai écrit tout à l’heure, pour me distraire un peu, quelque chose dans le genre des Contes du lundi. Je te l’envoie, cela n’a naturellement aucune prétention puisque je l’ai écrit en un quart d’heure. » Il s’agit de la première allusion au genre du conte.
 


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Alphonse Daudet © Wkp                                                                                                           Tourguniev par Repin 1874 © Galerie Tretiakov
 


Sorte de laboratoire littéraire, la chambre de la rue Moncey sera le théâtre des premières fois. Premier conte publié, La Main d’écorché, grâce à Léon Fontaine, dans l’Almanach de Pont-à-Mousson édition 1875. Et premier conte fantastique en même temps : ce texte s’inspire d’un fétiche sanglant qui trônait dans une maison étrange, à Etretat, occupée par un couple d’homosexuels admirateurs de Sade. Maupassant l’emportera de logis en logis, tel un grigri funèbre, cocasse et tragique, métaphore de la condition humaine et de sa propre destinée.

Provoqué par un mystère intérieur, par la destruction d’une âme prise au piège de l’inconnaissable, le malaise maupassantien, qui trouvera sa plus célèbre expression dans Le Horla, frémit de ce qu’il appréciait chez Tourgueniev, la « poignante sensation de peur inexplicable qui passe, comme un souffle parti d’un autre monde. » (Chronique « Le fantastique », 1883). C’est d’ailleurs à Tourgueniev que Maupassant lira, en 1882, son tout premier roman, Une vie, dans l’appartement que le vieil écrivain occupait au deuxième étage du 50 rue de Douai, dans l’hôtel de ses amis les Viardot.
 


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G Courbet : Le désespéré – 1843 - © collection particulière. Affiche du spectacle « Le Horla » théâtres Michel et du Lucernaire.
 


L’efficacité de son entregent s’arrête là. Tout le reste, Guy le doit à Flaubert et son cercle d’amis célèbres : c’est grâce à Daudet qu’il parvient à placer le conte En canot (futur Sur l’eau du recueil La Maison Tellier) dans Le Bulletin français, c’est grâce à Catulle Mendès qu’il publiera un poème sur la mort de deux vieux amants, La Dernière Escapade, puis son premier article, une étude sur Flaubert, et grâce à Zola qu’il entrera dans la grande aventure du groupe de Médan (suivre ce lien).

Pour distraire Flaubert qui broie un « noir auprès duquel l’ébène est couleur de rose », et parce qu’il aime beaucoup les farces, Guy coécrit, avec Robert Pinchon, une pièce « absolument lubrique », À la feuille de rose, maison turque, sur un couple de bourgeois qui prend un lupanar pour un hôtel. Tous les canotiers sont engagés, le peintre Maurice Leloir prête son atelier du quai Voltaire. À la deuxième représentation, en 1877, chez le peintre Georges Becker, rue de Fleurus, Edmond de Goncourt sursaute à la vue de ces jeunes hommes travestis en femmes, avec la peinture sur leurs maillots d’un large sexe entrebâillé. Flaubert, lui s’amuse beaucoup, qu’on entend commenter : « Oui, c’est très frais! »

À l’affût des moyens de parvenir, et déjà reçu aux jeudis de Zola au côté des jeunes protégés de l’écrivain (Léon Hennique, Henry Céard, Joris-Karl Huysmans, Paul Alexis), Maupassant profite du nouveau tremplin vers la célébrité que lui offre l’engouement du public pour le naturalisme.

L’extraordinaire succès de L’Assommoir (40 000 exemplaires vendus rien qu’en 1877), l’installation de l’auteur dans le bel appartement du 23 rue de Boulogne (rebaptisée rue Ballu en 1885) lui montrent qu’on peut décidément vivre de sa plume, comme écrivain et comme journaliste.
 


1877 23 rue Ballu Émile Zola soigne la décoration du nouvel appartement où Maupassant reçoit tous les jeudis copie.jpg
23, rue Ballu
 

Comment ne pas être impressionné par cette rapide accession au luxe, par les sommes folles qu’Émile et Alexandrine dépensent pour décorer dans un style éclésiastico-hétéroclite cet intérieur déjà orné de tableaux de Monet, Pissarro, Guillemet, et du célèbre portrait de l’écrivain par Manet?

Guy lui-même a quitté sa cellule de la rue Moncey pour un appartement tout aussi modeste mais moins étroit (une entrée/cuisine, un bureau toujours désordonné, une chambre à coucher) au 17, rue Clauzel, en 1876, en plein quartier Bréda, bien connu pour son activité nocturne. Peintre amateur, son père loue un atelier au cinquième étage du 19, à côté de celui du photographe Achille Melandri, qui fera un portrait de Guy en 1883. 

C’est là que Maupassant accèdera à la célébrité. En attendant, il cherche à attirer sur lui les projecteurs. Clients de tables rustiques à Montmartre -L’assommoir, à l’angle des rues Coustou et Puget ou chez Joseph, rue Condorcet (« Maupassant était l’âme de ces fêtes » commentera Huysmans)-, les jeunes naturalistes décident de convier Zola à une adresse plus raffinée. C’est Maupassant qui se charge d’organiser chez Trapp, à l’angle de la rue Saint-Lazare et du passage du Havre, un dîner auquel les maîtres Flaubert et Goncourt sont conviés et qui fera date dans l’histoire du mouvement.

Un long poème, Au bord de l’eau, sur deux jeunes gens qui « meurent à force de baiser », le fait enfin remarquer du tout Paris littéraire. Catulle Mendès lui a ouvert les colonnes de sa revue La République des lettres, 10, rue de Châteaudun, fréquentée par d’illustres Parnassiens (Leconte de Lisle, Heredia, Banville) et Naturalistes (Zola, Alexis) aussi bien que celles de son salon, rue de Bruxelles. Même Zola, qui ne voyait en lui jusque là qu'un « conteur d’histoires de femmes stupéfiantes », reconnaît en Maupassant « une nature d’écrivain déjà maître de son métier ».

Mais dans ce salon très parisien, à côté de Mallarmé ou de Villiers de l’Isle-Adam, le jeune écrivain fait tache. Un témoin, Henry Roujon, futur académicien, se souvient de son étonnement : « Son teint et sa peau semblaient d’un rustique fouetté par les brises, sa voix gardait l’allure traînante du parler campagnard. Il ne rêvait que courses au grand air, sport et dimanches de canotage. »

Maupassant n’a pas du tout le type névrosé à la mode : « Il buvait sec, poursuit Roujon, mangeait comme quatre et dormait d’un somme. »[3] Conscient d’être observé comme une bête curieuse par ces jeunes artistes en vogue, Maupassant tait ses ambitions. Il sait qu’il mènera seul sa barque. À Catulle Mendès, qui lui propose de devenir franc-maçon, Guy répond qu’il a « peur de la plus petite chaîne, qu’elle vienne d’une idée ou d’une femme. » À Paul Alexis le naturaliste, il précise sa pensée : « Je ne crois pas plus au naturalisme et au réalisme qu’au romantisme. Soyons des originaux. Soyons l’Origine de quelque chose. » Cette position lui vaudra d’être souvent snobé par Zola et sa bande.
 


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Zola © Isadora/Leemage – AFP                                                                                           Paul Alexis  © Benque Studio
 


Difficile pour Guy d’être mis à l’écart alors qu’il traverse par ailleurs une période délicate. Le ministère l’use, la santé de sa mère le tourmente tandis que la sienne vacille. À Robert Pinchon, il écrit en mars 1877 : « J’ai la vérole! enfin! la vraie!! (…) la grande vérole, celle dont est mort François Ier. » Voici enfin la raison des migraines, herpès, troubles cardiaques et autres alopécies qui l’assaillent depuis un moment. Le diagnostic de son médecin, Ladreit de Lacharrière, est glaçant sinon surprenant et les remèdes, classiques sinon efficaces : mercure et iodure de potassium, assortis d’une petite cure à Louèche, en Suisse, où Guy trouve le moyen de cocufier un pharmacien avant de visiter le bordel de Vesoul. 

Au même titre que le sport qu’il pratique avec passion, le sexe allège le mal-être qui l’oppresse. Mais l’addiction -ou ce qui y ressemble- a ses exigences. Pour obtenir les mêmes effets, il faut multiplier les partenaires, renouveler sans cesse les décors et varier les scénarios. De la production abondante de poèmes érotiques et des soirées animées avec sa maîtresse du moment, la grasse Suzanne Lagier, 43 ans, on passe à l’étape des coïts publics, dans ces escapades au bordel qui suivent souvent les dîners littéraires. Ainsi, un soir, dans un établissement de la rue Feydeau, prouve-t-il à Flaubert, devant huissier, qu’il peut posséder six filles en une heure.
 


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                   Suzanne Lagier                                                                          Gustave Flaubert © Archives Zephyr/Leemage AFP.
          


Mais le remède ne vient pas toujours à bout du mal. En 1878, convaincu de « l’inutilité de tout », et alors qu’il peine sur la rédaction du roman Une vie, Guy écrit à Flaubert une lettre exaspérée : « Le cul des femmes est monotone comme l’esprit des hommes, je trouve que les événements ne sont pas variés, que les vices sont bien mesquins, et qu’il n’y a pas assez de tournures de phrases. »

Le maître tonne en retour : « Il faut, entendez-vous, jeune homme, il faut travailler plus que ça. (...) Trop de putains ! trop de canotage ! (...) Prenez garde à la tristesse, c’est un vice. »

Bientôt, le ciel de Paris lui paraît moins sombre. Fin 1878, nommé au ministère de l’Instruction publique grâce à Flaubert, il peut enfin démissionner de la Marine où son supérieur le harcèle depuis des mois. Sa pièce Histoire du vieux temps est jouée en public, Le Gaulois publie La Dernière Escapade, des dames en vue l’accueillent dans leurs salons, comme Nina de Villars, rue des Moines, aux Batignolles ou la très chic princesse Mathilde, rue de Berri.
 

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Le Groupe de Médan
 


En 1880, sa vie bascule. Un soir d’hiver, les jeunes naturalistes se réunissent rue Clauzel pour une lecture des nouvelles qui composent le futur recueil Les Soirées de Médan. Celle de Guy, Boule de suif, très applaudie, fait l’effet d’une bombe : « Ce ne fut qu’un cri » dira Henry Céard. Le Tout Paris littéraire suivra. Enfin acclamé, enfin adoubé par Flaubert qui voit là un chef-d’œuvre, Maupassant tourne brillamment la page de l’apprentissage. La mort brutale du maître, le 8 mai 1880, donne à ce coup d’éclat le caractère émouvant d’un passage de relais. 

Le 31 mai 1880, Le Gaulois engage Guy pour écrire un article par semaine dans ses colonnes. Et le 1er juin, l’employé sollicite un congé auprès du ministre. Il ne reviendra jamais travailler rue de Grenelle. Fin 1880, fatigué de l’agitation de la rue Clauzel, Maupassant quitte le 9e arrondissement de ses débuts, de sa jeunesse, pour s’installer au 83, rue Dulong, aux Batignolles, dans le 17e, loin du bruit.

Sa véritable ascension commence : il lui reste dix ans pour écrire son œuvre et conquérir Paris.
 


Françoise MOBIHAN
Vice-présidente des Amis de Flaubert et de Maupassant

 


NOTES


[1] Petit Bleu (Léon Fontaine) et Pierre Borel, « La petite histoire- Les logis de Maupassant », Les Nouvelles littéraires, 18 janvier 1930.
[2] Ibidem

[3] Henry Roujon, La Galerie des bustes, Hachette, 1909.

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Cet article a été publié dans le Bulletin XVII- 2019 de l'association 9ème Histoire.
 



© Françoise Mobihan - 2020 © 9e Histoire-2020


 


Date de création : 09/04/2020 • 09:00
Catégorie : - Articles des Bulletins-Personnages
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