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Wilhelm UHDE

WILHELM UHDE

GALERISTE ET COLLECTIONNEUR (1875-1947)



L’Arbre de Vie, Séraphine Louis 1928
Ó Musée d’Art et Archéologie de Senlis

Pour celles et ceux qui ont vu le film  Séraphine[1], Wilhelm Uhde n’est pas un inconnu. Il a au cours de son premier séjour parisien « découvert à Senlis cette peintre inclassable ».
« Un jour, je trouvai posée sur une chaise, chez des bourgeois, une nature morte qui me coupa singulièrement le souffle. C’étaient des fruits modelés dans une belle pâte consistante, au lieu d’être seulement effleurés : des pommes, paraît-il, mais elles étaient faites de beauté et devenues réalité. Le jeune Cézanne aurait pu les peindre. Je demandai qui était l’artiste et l’on me répondit : Séraphine. Comme ce nom ne me disait rien, on me raconta que c’était ma femme de ménage, une vieille dame qui faisait ma chambre depuis quelques jours et à qui je n’avais pas prêté attention. J’achetai ce tableau ainsi que tous ceux que Séraphine avait peints au fil des ans et m’avait apportés, ravie de mon intérêt ».

Wilhelm Uhde  est né en Prusse dans une famille de la très haute bourgeoisie et entame -mollement- des études de droit : « …Pendant ces années 1894 et 1895 que j’ai passées à Heidelberg, on avait du temps pour tout, sauf pour les études. On n’allait pas aux cours, et c’étaient les domestiques de la corporation qui nous procuraient les signatures nécessaires auprès des professeurs. Cela n’était pas perçu comme une impolitesse. La relation était bonne des deux côtés, et on était soucieux de la maintenir telle en perpétuant les vieilles habitudes ». Il vit la vie de ces jeunes gens partageant leur temps entre dilettantisme, duels et soirées mondaines.

Très rapidement cependant, Uhde se rend compte qu’il s’égare et un voyage à Florence le fait entrer dans le monde de l’art. « Comme j’étais sensible à l’harmonie qui régnait entre le paysage, l’homme et l’art ! Tout ce que je voyais et ressentais m’élevait loin de mes petits soucis quotidiens. Je sentais croître mes forces, je me sentais retrouver la santé et l’aptitude à vivre, le besoin d’agir et de m’épanouir. Le contraste entre tout ce que j’avais vécu jusqu’à présent et cette révélation si brutale de la dimension humaine me fit l’effet d’un ébranlement et réveilla le bel esprit de sérieux, maladroit, mais profondément actif, du jeune allemand que j’étais ».

Il est à Paris en 1904 et est émerveillé : « Le Paris d’autrefois était simple et clair, non pas encombré ni embrouillé. On savait où aller pour voir de jolis tableaux. Durand-Ruel, Vollard, Bernheim-Jeune étaient rue Laffitte. Paul Rosenberg et Hessel avenue de l’Opéra, Druet sur le faubourg Saint-Honoré. Sinon il y avait trois ou quatre petites galeries. C’était tout. »

Il court les galeries, achète, revend, écrit aussi sur Paris. Avec Kahnweiler il « découvre » Picasso, puis Braque et le Douanier Rousseau :
« En 1905, je fis une acquisition plus importante qui eut de lourdes conséquences. A l’angle du boulevard Rochechouart et de la rue des Martyrs, un vieil homme adonné aux plaisirs du vin rouge tenait un magasin de literie. Mais comme il aimait bien la peinture, il exposait à bon prix devant la porte de sa boutique les tableaux de jeunes peintres inconnus. J’y trouvai une toile représentant un nu féminin aux cheveux jaunes. Je payai les dix francs [2] exigés pour ce tableau qui me plaisait particulièrement. La signature du nom qui commençait par un P, m’était complètement inconnue. Mes amis du Café du Dôme estimèrent que c’était une mauvaise imitation de Cézanne et que le peintre en question n’était pas spécialement doué. Je fis sa connaissance quelques jours plus tard au Lapin Agile qui, entouré à l’époque de terrains déserts et mal éclairés, était perché tout seul sur les hauteurs de Montmartre. Nous étions tous assis à la grande table centrale à boire du vin, avec quelque peintres, poètes et gens de lettres. Un jeune homme déclamait du Verlaine. Je racontai à mon voisin l’achat du petit tableau. Il se trouvait que c’était le peintre lui-même ; et il me dit qu’il s’appelait Picasso. Après minuit, nous descendîmes tous dans la salle du bas. Et soudain, un coup de feu retentit entre les quatre murs. C’était Picasso qui l’avait tiré, tellement il était content d’avoir trouvé un amateur… »
« … Sagot, rue Laffitte, commença vers cette époque à s’intéresser à Picasso. On pouvait voir chez lui et quelques pas plus loin, chez Vollard, qui l’avait exposé très tôt, les plus belles œuvres de sa période bleue »

« Après Picasso, le deuxième grand évènement artistique de ma vie fut Georges Braque, pour qui je n’ai jamais faibli. J’eus le coup de foudre en voyant les paysages incandescents du Sud qu’il avait exposés au Salon d’Automne. Je les achetai tous, devins ainsi son premier acquéreur à Paris et suivis amoureusement son évolution au cours de laquelle il recueillit, avec de plus en plus de grandeur et de conscience, l’héritage de Chardin et de Corot. Je savais d’emblée que la plus haute qualité, dans le sens d’une tradition immortelle, s’alliait dans son œuvre à l’expression accomplie d’une sensibilité moderne ».

En 1908, Wilhelm Uhde épouse une artiste russe Sonia Stern -future Sonia Delaunay- dont la riche famille souhaitait la voir revenir en Russie. Ce mariage « blanc », il était ouvertement homosexuel, arrange les deux époux en constituant un sauf-conduit pour elle qui lui permet de rester à Paris, mais également pour lui, en facilitant la fréquentation du milieu des peintres et des artistes.


Wilhelm Uhde,  Robert Delaunay 1907 Ó Wikpedia

« Mon mariage m’avait fait réfléchir à la manière dont je pouvais gagner des revenus réguliers, suffisants pour notre train de vie, c’est-à-dire en exerçant une activité moins aléatoire qu’avant. L’occasion de faire un essai dans cette direction me fut fournie par un marchand de meubles du faubourg Saint-Antoine qui possédait, me dit-il, dans le quartier de Montparnasse une petite pièce donnant sur la rue que l’on pouvait facilement aménager en galerie de tableaux. Il se déclara prêt à endosser tous les frais et à me céder la moitié des gains si je voulais bien m’occuper de cette affaire. J’étais d’accord et décidai de commencer par une exposition d’Henri Rousseau.
Son nom était suffisamment connu à Paris, il avait été présenté notamment chez Berthe Weill. Il exposait aux Indépendants et parfois au Salon d’Automne où ses tableaux donnaient envie de rire aux spectateurs agglutinés devant par douzaines. En dehors d’un petit groupe d’artistes qui comprenait Picasso, Guillaume Apollinaire et Delaunay, on le considérait généralement comme un excentrique à ne pas prendre au sérieux. Il n’arrivait pas à vendre ses tableaux bien qu’il n’en demandât que quarante ou cinquante francs pièce[3]. Lorsqu’on apprit que je les lui achetais, Le Figaro publia une méchante petite nouvelle qui se moquait de cet étranger complètement fou qui s’occupait des excès les plus aberrants de la production artistique française ».




 Surpris  ou  Tigre dans un orage tropical, Henri Rousseau 1891 - Ó National Gallery Londres

Uhde rassemble une belle collection d’œuvres de ces peintres qui est saisie durant la guerre de 14-18 et provoque son départ de France parce qu’Allemand. Cette collection sera dispersée à l’Hôtel des ventes Drouot en 1921 en tant que biens « ennemis » !

De retour à Paris en 1924, Wilhelm Uhde s’installe à Chantilly, écrit beaucoup, et rassemble sous l’appellation de Primitifs modernes  des œuvres de Henri Rousseau, Maurice Utrillo, Louis Vivin et Marie Laurencin, Séraphine Louis et Camille Bombois.
Puis il revient à Paris et meurt en 1947 place des Vosges après s’être caché pendant la guerre, désespéré par le tournant pris par le Reich jusqu’en 1945.

Wilhelm Uhde a donc été parmi les plus grands « découvreurs de talents ».
 

Françoise Robert

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Rappelons quelques écrits de Wilhelm Uhde :

  • 1904 : Paris, une impression
  • 1914 : H. Rousseau
  • 1928 : Picasso et la tradition française,
  • 1936 : De Bismarck à Picasso.

Sources bibliographiques :
- Wilhelm Uhde, De Bismarck à Picasso, Éditions du Linteau  © 2002
- S. Chauveau, Sonia Delaunay, La vie magnifique, Texto © 2022

 

 
 

 

[1] Film de Martin Prévost 2008 avec dans les rôles principaux Yolande Moreau (Séraphine) et Ulrich Tukur (Uhde)

[2] Équivalant approximativement à un pouvoir d’achat de 4.500 €.

[3] Équivalant approximativement à un pouvoir d’achat de 14 à 18.000 €.


Date de création : 05/03/2026 • 01:47
Catégorie : - Articles-Arts & Métiers
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