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La place de la CONCORDE DEMAIN

La place de la Concorde demain

Un chantier patrimonial ambitieux

Par Alexandre Gady

Place de la Concorde aujourd’hui © E Fouquet

Constitutives de la personnalité urbaine de la capitale, les grandes places parisiennes appartiennent au patrimoine commun. Aussi toute modification de leur forme ou de leur décor est-elle sensible, et parfois polémique.

Dans un double but de réduction de la circulation et de verdissement, liés aux actuels enjeux climatiques, la mairie de Paris est ainsi intervenue ces dernières années sur des lieux emblématiques de l’image de la ville. Citons la place de la République, opération qui a hélas effacé deux parterres du XIXe siècle ; la place de la Nation, où le cercle central du majestueux groupe de Dalou a été heureusement élargi ou la place de la Bastille, dont la Colonne n’est plus au centre d’un cercle, mais entourée d’un fer à cheval.

D’autres places connaissent des plantations abondantes, appelées « forêts urbaines » (sic) : ainsi de la place de Catalogne où a disparu la belle fontaine centrale, œuvre de l’artiste polonais Shamaï Haber ; de la place de l’Hôtel de Ville depuis 2025 ou de la place du Colonel-Fabien (en cours).

Dans ce contexte de grands travaux municipaux, on comprend qu’un projet de rénovation complète de la place de la Concorde, la plus belle et la plus vaste place parisienne, pouvait soulever de nombreux débats. Comment ne pas évoquer d’ailleurs ce jour de septembre 2026 qui aura vu affluer une foule énorme sur ce lieu prestigieux, ainsi que sur les Champs-Elysées, pour assister à une messe célébrée par le pape Léon XIV. Haut lieu de l’Histoire de France, entièrement classée au titre des Monuments historiques, la Concorde ne pouvait d’ailleurs pas être l’affaire de la seule mairie de Paris : le ministère de la Culture a joué un grand rôle dans le projet retenu en 2025, aussi beau que consensuel.

Une place en l’honneur du Bien-Aimé

La naissance de la place de la Concorde actuelle remonte à 1748, à l’occasion de la paix d’Aix-la-Chapelle. Elle s’inscrit dans la tradition politique d’honorer le souverain par une place monumentale dessinée autour de sa statue de bronze, le plus souvent équestre. Cette institution pétrifiée de la monarchie a été encouragée par Louis XIV suivant une formule d’une rare efficacité, dont témoignent à Paris les places des Victoires et de Vendôme (1685), œuvres de Jules Hardouin-Mansart. La province n’est pas en reste, et se couvre bientôt de places en l’honneur de Louis XIV, puis de Louis XV : Lyon (place Bellecour), Dijon (actuelle place de la Libération), Montpellier (place du Peyrou), Rennes (place du Parlement), Bordeaux (actuelle place de la Bourse), Nancy (actuelle place Stanislas)…

Paris se devait également d’honorer Louis XV dit le Bien-Aimé, opération qui survient paradoxalement au moment où le règne bascule insensiblement dans l’impopularité. La Couronne ressent d’ailleurs le besoin de réinvestir le paysage urbain de la capitale : outre la place Louis XV, elle lance alors en même temps les chantiers de l’Ecole militaire, celui de d’achèvement et du dégagement de la Colonnade du Louvre et enfin celui de la nouvelle église abbatiale de Sainte-Geneviève, confié à Soufflot (actuel Panthéon).

Si la Ville de Paris a commandé la statue équestre du roi à Edme Bouchardon, son emplacement n’est pas prédéfini. Une sorte de consultation ouverte advient alors, et devient un sujet public, bien dans l’esprit des Lumières. On connaît ainsi plus de  cent cinquante projets de place, plus ou moins crédibles, le papier ne refusant pas l’encre. Les plus importants seront réunis à la même échelle sur un plan de la capitale en 1763 par Pierre Patte

Pierre Patt, plan de divers projets pour la place LouisXV, Paris 1763.

 A son examen, on comprend que le roi ait été légitimement effrayé par les démolitions et donc des dépenses que certains plans induisaient … Louis XV désigne finalement un terrain qui appartient presque entièrement à la Couronne : un grand espace informe au bout du jardin des Tuileries, en bas des Champs-Elysées. Hasard de l’histoire : un projet de place Royale y avait été imaginé en 1719, au tout début de son règne, avec une statue équestre et deux obélisques !

Un deuxième chapitre s’ouvre alors. Le marquis de Marigny, directeur des Bâtiments du Roi, organise en 1753 une consultation réservée aux architectes de l’Académie royale d’architecture. Il en résulte une vingtaine de projets, signés des meilleurs maîtres d’œuvre, mais aucun ne satisfait le roi, fin connaisseur en matière d’architecture. Ange-Jacques Gabriel, Premier architecte, est alors chargé de concevoir la nouvelle place, et encouragé à prendre chez ses collègues les meilleures idées. Deux traits se dégagent : ne bâtir que d’un seul côté, au nord, pour préserver la vue sur les espaces boisés et le fleuve, au sud ; dessiner une place dans la place, trop vaste, au moyen de fossés-jardins, qui créent un cadre octogonal pour la statue équestre du souverain. Destinée à la promenade, la nouvelle place se suffit à elle-même. La statue équestre regarde vers Paris et non vers l’ouest, règle qui veut que le roi entre dans sa bonne ville – une position qui exprime que la place est l’achèvement de la capitale, non un nouveau jalon vers Chaillot. Le plan définitif est mis au point en 1755, et approuvé par le roi.

Louis Nicolas de Lespinase. Vue de la place LouisXV, estampe , fin du XVIIIe siècle

Les travaux peuvent commencer.

La statue, chef-d’œuvre de la sculpture française, est inaugurée en 1763, tandis que les façades des deux palais du front nord, identiques, sont achevées en 1770. Celui de l’est abritera le Garde-Meuble de la Couronne (actuel Hôtel de la Marine), l’autre n’étant que le masque d’une opération immobilière privée. Leurs monumentales façades marquées d’une grande loggia centrale entre deux pavillons à fronton, encadrent magnifiquement la rue Royale, ouverte au nord et joignant les boulevards. Elle aboutit à un monument-point de vue, la nouvelle église de la Madeleine, confiée à l’architecte Contant d’Ivry.

La place Louis XV est la dernière à honorer un souverain dans Paris, les projets de place en l’honneur de Louis XVI, principalement à la Bastille, ayant été interrompus par la Révolution. Après le coup d’Etat du 10 août 1792, la place perd sa statue royale et son nom, avant d’accueillir la guillotine : là seront exécutés Louis XVI, le 21 janvier 1793, et la reine, neuf mois plus tard.

Transformations

Au XIXe siècle, la place de la Concorde connaît plusieurs changements et des modifications architecturales, dont l’obélisque de Louxor est le plus fameux témoin, mais l’essentiel est ailleurs : jadis située à la lisière de la ville, elle est désormais englobée par le développement urbain de l’ouest parisien ; de place-promenade, elle devient une place-carrefour. Déjà, en 1787, l’ingénieur Perronet  avait lancé le pont Louis XVI (pont de la Concorde) vers la rive gauche, premier élément venant accentuer la circulation en répondant à la rue Royale au nord. Mais c’est surtout l’ouverture de la rue de Rivoli en 1801 dans l’angle nord-est qui va amener une circulation traversante, cette fois est-ouest.

Ce nouveau statut se traduit inexorablement par une altération du projet d’origine après 1830. Après les pelouses centrales, remplacées par des pavés, les fossés-jardins de Gabriel, si poétiques, sont comblés en 1854. Malgré les efforts habiles de l’architecte Jacob-Ignaz Hittorff, auquel on doit les beaux candélabres à rostres, les deux fontaines et les statues des villes de France, mais encore la forme de cirque antique au centre, la place a fondamentalement changé.

Giuseppe Canello. Vue de la place (alors « place Louis XVI » ), huile sur toile, Paris, Musée Carnavalet, vers 1830

 Le XXe siècle n’épargne pas l’ancien espace royal, dont l’apparence évolue lentement vers la banalisation : sous les pavés, trois lignes de métro sont creusées (1, 8 et 12), avant que dans les années 1970, un parking automobile détruise tout le sous-sol dans l’angle nord-ouest. La circulation prime désormais sur toute autre considération, à l’époque où Georges Pompidou ose dire qu’il faut « adapter Paris à l’automobile ». Coup de grâce : des trémies défoncent les sols dans le jardin des Champs-Elysées comme au débouché du pont de la Concorde, coupant la place du fleuve.

Mal entretenue, la place devient un vaste espace disponible, et des manifestations commerciales ou sportives s’y déroulent, sans être toujours à la hauteur du lieu. Une grande roue foraine est même installée à l’entrée des Tuileries pendant plusieurs années à partir de 1999, avant d’être démontée en mai 2018 au terme de nombreuses polémiques.

Au regard de son état et de sa valeur, renforcée par la protection Unesco de 1991 « rives de Seine », il n’était plus possible de laisser la place sans travaux. Un premier projet est ainsi lancé en 1999 par la Ville, Jean Tibéri étant alors maire de Paris, sans pouvoir aboutir en raison d’une circulation trop dense. Avec la récente transformation de la rue de Rivoli, devenue en partie une grande piste cyclable, il devenait possible de penser un projet ambitieux sur ce site emblématique.

Une procédure vertueuse

Pour ne pas rééditer les erreurs du passé, et avancer sereinement, la mairie de Paris a créé en mars 2024 une « commission Concorde » : composée d’experts de différentes sensibilités et de représentants institutionnels, elle a été placée sous la présidence de Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre de la Culture, également ancien directeur des affaires culturelles de la Ville, fin négociateur et homme de synthèse.

Après plusieurs mois de travail, durant lesquels ont été examinées les questions patrimoniales, de circulation, de pollution, comme d’état des sous-sols, elle a rendu le 11 juin suivant son rapport, comprenant douze recommandations pour encadrer le concours à venir, écartant d’emblée toute « forêt urbaine » afin de préserver les vues, et soulignant le caractère symétrique de l’espace urbain comme une donnée intangible. La maire de Paris, Anne Hidalgo, a déclaré immédiatement faire siennes ces recommandations, et décidé d’intégrer au jury tous les membres de la commission Concorde. La place étant classée Monument historique, la Commission nationale du Patrimoine et de l’Architecture (CNPA), dans sa 3e section, a ensuite validé le rapport et les recommandations le 26 septembre 2024.

En octobre suivant, le jury a retenu sur dossier cinq projets émanant d’équipes comprenant architectes du Patrimoine et paysagistes. Les auditions ont eu lieu le 26 mars 2025, et le jury a désigné (à l’unanimité moins une voix), le projet de l’architecte Philippe Prost, associé aux paysagistes Bruel-Delmar. Ce projet a été enfin présenté à la CNPA le 23 octobre suivant, séance au cours de laquelle il a été approuvé moyennant quelques aménagements. Le coût du projet est estimé à 40 millions d’euros.

Le passé au service du futur

La solution la plus favorable aux enjeux actuels est finalement venue du passé de la place elle-même. Comme les autres projets, le lauréat a évidemment respecté les recommandations de la Commission, avec le rétablissement des fossés-jardins, ici de faible profondeur, mais il a été le seul à proposer le retour des pelouses centrales, qui ont existé depuis la fin de l’Ancien Régime jusqu’à l’époque de Charles X. C’est donc le projet le plus vert qui a été choisi, tout en étant le plus fidèle au patrimoine du siècle des Lumières. Ce faisant, il crée un état historique qui n’a pas existé, Hittorff ayant remplacé les pelouses par des pavages.

Vue de synthèse du projet lauréat de 2025, Philippe Prost architecte, Bruel-Delmar paysagistes.

La fin de l’année 2025 a été marquée par des premiers sondages archéologiques dans les anciens fossés, dont subsistent les murs avec leurs décors enterrés. Le chantier de restructuration lui-même devrait débuter finalement en 2027. Evidemment, ce calendrier dépasse l’échéance électorale majeure de mars 2026, quand les Parisiens ont élu leur nouveau maire. Espérons que le nouvel édile, Emmanuel Grégoire, poursuivra les efforts engagés pour rendre à la place de la Concorde sa dignité et offrir aux Parisiens une nouvelle promenade urbaine digne de sa glorieuse histoire.

Par Alexandre Gady

© Neuvième histoire

10/2026

© B. Chevallier 2008 © 9e Histoire 2009 - 2014


Date de création : 18/10/2026 • 16:23
Catégorie : - Architecture
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