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© E. Fouquet 2014  ©9ème Histoire 2014
 


LA RUE BLEUE 

UNE RUE QUI EN A VU DE TOUTES LES COULEURS !

 

La plupart des personnes qui empruntent aujourd’hui la rue Bleue ne se doutent guère que celle-ci s’appelait bien autrement dans le passé et a connu une histoire assez mouvementée, ce que cache le nom qu’elle porte de nos jours, plutôt associé à une image de sérénité...

Remontons donc le temps de quelques siècles.

entrée rue bleue.jpg rue bleue 2.jpg 

La vallée des rainettes
À l’extrémité est de la rue actuelle, courait l’ancien chemin de la marée (où passait l’ancienne rue Sainte-Anne, maintenant rue du Faubourg-Poissonnière) qui permettait depuis le port de Boulogne l’approvisionnement des Halles en poissons. C’était aussi l’extrémité nord des pâturages du couvent des Filles-Dieu de la rue Saint-Denis, fréquenté dès le XIIIe siècle par des prostituées converties (l’actuelle rue de Paradis).
À l’ouest, se trouvait la limite du vaste domaine des Porcherons avec son château construit au XIVe, puis rasé au XIXe (il en reste d’ailleurs pour seul vestige une fontaine au fond de l’avenue du Coq donnant rue Saint-Lazare, fermée par une grille). Jusqu’au XVIIe siècle, ce chemin qui menait au village du Roule plus à l’ouest, en passant par le clos Cadet (du nom d’une famille de maraîchers), traversait alors une large zone de marécages parsemée de prés et de vergers. Le lieu-dit, très humide, se dénommait « Vallaroneux » (vallée aux rainettes, espèce de grenouille verte qui fréquentait ces lieux) et non Val Larroneux  (repaire à mauvais larrons !).
Nous ne sommes pas loin en effet du Grand Égout (à l’emplacement de l’actuelle rue Richer) qui venait de Ménilmontant  pour se jeter dans un bras de la Seine au niveau de l’actuelle rue de la Boétie.
Ce qui allait plus tard devenir la rue Bleue occupait une levée de terre au milieu du marais, au sud du quartier de la Nouvelle-France créé en 1644, en mémoire des 4 000 hommes enrôlés pour partir au Québec sur ordre de Richelieu.
La voie elle-même s’appelait ruelle des Volarnaux,  comme l’atteste le plan de Gomboust en 1652. Ce nom est en fait issu de la contraction latine vallis ranarum, « le val des grenouilles ».


D’un nom à l’autre
En 1714, elle prend le nom d’Enfer et ne comprend encore ni maisons ni lanternes. Cette appellation est trouvée par opposition à la rue de Paradis dont elle est le prolongement dans le 10e aujourd’hui.
Ce nom pourrait se justifier aussi par le vacarme « d’enfer » que feront un peu plus tard les soldats pour se rendre à leur caserne de la Nouvelle-France (construite en 1773) en revenant des guinguettes, ces lieux de plaisir du quartier des Porcherons, nombreux au XVIIIe siècle : On parle alors du «bruit et des querelles que la joie et les débauches occasionnent».
À cette même époque de nombreux artisans  ou boutiques commencent à occuper les lieux  à la suite de l’autorisation royale de construire dans les « faubourgs ».

NB. Comment ne pas faire d’ailleurs ici le parallèle entre  le cabaret « Le Ciel et  l’Enfer », ouvert sur le boulevard de Clichy à la fin du XIXe, avec son  étonnant décor de façade et ses deux portes d’entrée, enfer et paradis ! Il fut détruit malheureusement dans les années 1950 et remplacé par un Monoprix… l’Élysée-Montmartre reste un des seuls témoins - en mauvais état - de cette vogue de cabarets ! 

Une importante spéculation immobilière débute à la fin de l’Ancien Régime et surtout lors de la Restauration, avec la construction d’immeubles de rapport ou d’hôtels particuliers.

Le nouveau nom que la rue  va prendre au moment de la Révolution n’est pas étranger à cette nouvelle vogue, car beaucoup d’habitants étaient mécontents du nom de rue «d’enfer», peu flatteur. Or c’est au duc d’Orléans, père du futur roi Louis-Philippe, mais aussi Grand Maître du Grand Orient de France créé  en 1771 (cela a son importance comme on verra plus bas), que l’on doit en fait ce changement de nom.

Philippe-Egalité.jpgPHILIPEGALITYDUCDORLEANS.jpg
Le Duc d'Orléans - Philippe Égalité

Peu avant la Révolution, Philippe duc d’Orléans, promoteur de la grande opération immobilière du Palais-Royal (dont on voit encore l’ampleur aujourd’hui avec les premières galeries commerciales couvertes, construites autour du jardin) connaissait, sous le  pseudonyme de chevalier de Saint-Sault, une vie sentimentale agitée avec une danseuse qu’il logeait rue de Paradis, puis avec une maîtresse de petite noblesse (mais de grande beauté) qui habitait au n° 11 de la rue d’Enfer.
Il s’agissait de Marguerite Françoise de Bouvier de la Mothe de Cépoy, comtesse de Buffon (belle-fille du naturaliste). Un fils, Victor Leclerc de Buffon, dit le chevalier de Saint-Paul (ou le chevalier d'Orléans) né en 1792, fut d’ailleurs le fruit de leur liaison.
« Comtesse, lui  dit-il un jour, vos beaux yeux savent changer l'enfer en paradis, et ils sont bleus. Voulez-vous que la rue prenne la même couleur ? L'enfer en sent jaloux comme le diable ; mais j'ai par-là, grâce à Cagliostro (Franc-maçon comme lui et grand faussaire), assez de crédit pour arranger l'affaire ».
Pour les beaux yeux de la comtesse de Buffon, le duc d’Orléans fit donc changer le nom de la rue par un arrêt du Conseil du roi le 19 février 1789 : «La rue d’Enfer s’appellera désormais rue Bleue, nom qui se retiendra plus facilement que tout autre, attendu que dans le même quartier, il y en a une qui porte le nom de rue Verte » (pas vraiment à proximité cependant, puisqu’il s’agissait  donc vraisemblablement de l’actuelle rue de Penthièvre dans le 8e).  

Évoquant cette liaison, Choderlos de Laclos écrira même au duc d’Orléans : « J'ose croire, Monseigneur, que ma lettre vous parviendra dans l'un des rares moments où Madame de Buffon laisse votre corps et votre esprit libres ». Voilà, à ce propos, ce que répondit le duc à l'un de ses correspondants: « Cette femme est un diable, elle m'aiguillonne sans cesse et, à l'entendre, je devrais être roi depuis longtemps ! ».
Celle-ci livrera aussi d’intéressants témoignages de l’atmosphère qui régnait à la Cour lors de la Révolution. Lettre au duc de Lauzun, 20 août 1792 : « Si nous connaissions de l'esprit au Roi, nous pourrions prendre son insouciance pour du courage. Il se promène dans son jardin, en calculant combien de pieds carrés en tel sens ou en tel autre ; il mange et boit bien, et joue au ballon avec son fils… »
Grace Elliott, autre maîtresse du duc d’Orléans, eut aussi ce commentaire : « A cette époque, il était amoureux fou de Madame de Buffon, la menant tous les jours promener en cabriolet et le soir à tous les spectacles. Il ne pouvait donc s’occuper de complots ni de conspirations ». Elle se trompait : son nouveau nom, Philippe-Égalité, pris à la Révolution, et son élection comme député, (il avait même voté la mort de Louis XVI, pourtant son cousin) ne suffiront pas à lui éviter la guillotine en 1793…

Ce nouveau nom de rue n’est donc  pas lié à un événement plus tardif,  comme cela figure dans le « Dictionnaire administratif et historique des rues de Paris » de Félix et Louis Lazare (1844),  la présence en 1802 d’une manufacture de boules d’indigo qui déteignaient et coloraient en bleu les ruisseaux du secteur…

À noter aussi que le jeune Talleyrand, qui aurait résidé un temps au 35 rue de Trévise, alors qu’il était encore abbé de Périgord et Agent Général du clergé, connut cette même comtesse de Buffon au début des années 1780, avant le duc d’Orléans qu’il accompagnait d’ailleurs souvent dans ses frasques, tout en les condamnant ensuite…
La beauté de la jeune Mme de Cépoy était telle qu’elle est rapportée par un chroniqueur de l’époque, Jacques de Norvins « Mme de Buffon était réellement  douée de tous les agréments, de tous les charmes et de toutes les facultés qui placent en vue tout d’abord, et dans un rang supérieur, la femme qui les possède». Cependant, ajoute-t-il, elle cachait une petite tache sous l’œil gauche par une boucle de cheveux dans une « inclinaison protectrice », ce qui ajoutait sans aucun doute à son charme…
Talleyrand, bien qu’affecté d’un pied-bot de naissance, exerçait une grande attirance auprès des femmes, et Mme Vigée-Lebrun dira de lui qu’ «il n’en était pas moins fort élégant et cité comme un homme à bonnes fortunes».
Talleyrand  tenait tellement à cette madame de Buffon que, Philippe-Égalité ayant été guillotiné, et elle-même se trouvant dans « une grande pénurie » à l’époque du Directoire, il ira jusqu’à lui proposer de l’épouser, en vain !


La maison du bourreau
À propos de guillotine, comment  ne pas mentionner la présence dans cette rue, au nom d’enfer prédestiné, de la maison où naquit en 1739 Charles-Henri Sanson, exécuteur (entre autres…) de Damien,  puis de Danton, Charlotte Corday, et  surtout de Louis XVI (mais non de Marie-Antoinette), et qui contribua à mettre au point la guillotine (avec l’approbation du roi lui-même qui en subira ensuite les macabres effets).  

Sanson  par E Lampsonius (ill. Un Žpis ode sous la terreur. Balzac. 1851)-1.jpgDès 1707, son père Charles Sanson (premier membre de sept générations de bourreaux entre 1688 et 1847) vint en effet habiter discrètement une des premières maisons construites au début du XVIIIe siècle dans ce qui était encore la rue d’Enfer, qui portait décidément bien son nom…  

Cette maison à deux étages se situait au n° 69 de la rue du Faubourg-Poissonnière aujourd’hui (à l’angle de la rue Bleue donc) et  possédait un grand jardin de deux arpents accessible par un petit escalier, avec deux puits et un verger qui se poursuivait jusqu’au croisement de la rue Bleue, et de la rue Ribouté, en allant jusqu’à l’emplacement de l’actuel square Montholon. Les clients des chambres d’hôte de l’immeuble bourgeois du n°14 d’aujourd’hui (occupé par un bureau de Poste au rez-de-chaussée) ne se doutent probablement pas de la sombre origine du site ! Plus tard, le général Dalton, gouverneur d’Alger en 1831, habitera  cet immeuble  que l’on voit aujourd’hui.

On pourrait donc dire que les Sanson pouvaient indifféremment couper des têtes et tailler à l’occasion leurs rosiers …
Charles-Henri Sanson, quatrième de la lignée, violoniste à ses heures (!), accomplira  sa sinistre besogne de bourreau du roi Louis XVI à contrecœur semble-t-il, comme cela figure dans ses mémoires apocryphes rapportées un peu plus tard par le journaliste Ange Pitou : «c’est l’âme à jamais ulcérée que j’ai dû procéder à l’exécution de Louis XVI. Hélas ! J’ai fait mon devoir. Le Roi est mort … Oh ! Pourquoi n’a-t-on pu le délivrer, j’aurais donné mon sang pour ne pas répandre le sien !...».  Balzac dans un « épisode sous la Terreur » reprendra aussi en 1845 ces mémoires. Après l’exécution du roi  le 21 janvier 1793, il ne pratiquera d’ailleurs plus lui-même les exécutions, mais confiera cela à ses aides.
Il aura occupé cette maison pendant quarante ans, pour s’installer ensuite en 1778 rue Neuve- Saint-Jean (l’actuelle rue du Château-d’Eau dans le 10e). Il semble cependant qu’il y a encore une trentaine d’années, des descendants des Sanson tenaient un commerce rue du Faubourg-Poissonnière, à proximité immédiate de la maison d’origine…



De l’obscurité à la lumière : l’expansion de  tout un quartier au XIXe siècle
C’est donc à la fin du XVIIIe siècle que la nouvelle rue Bleue allait progressivement être lotie, comme ses alentours et être rattachée sous le Directoire au quartier du faubourg Montmartre du 2e arrondissement.
Ainsi  à l’emplacement des n°7 et 9, se trouvait sous Louis XVI une «petite maison », (maison de rendez-vous galant) comme le quartier pouvait en posséder alors,  puis le siège sous Charles X de la société « Aide-toi, le ciel t’aidera »…
Au n° 7, on trouvait encore là il y a quelques années un grand garage donnant sur la Cité Trévise avant qu’un immeuble de logements  le remplace, il y a une quinzaine d’années… À la place du n° 9, un immeuble bourgeois a été ensuite construit en 1886.

Comment ne pas évoquer ici cette tranquille Cité Trévise, créée en 1840 à la place de l’hôtel de Margantin construit par Lenoir en 1786 et la Brasserie Flamande voisine, en mémoire du Maréchal Mortier tué lors de l’attentat de Fieschi en 1835. Cette voie autrefois fermée par des grilles, qui relie la rue Richer à la rue  Bleue à la hauteur des n°7 et 9, très représentative des constructions de la Monarchie de Juillet, fortement empreintes de réminiscences de la Renaissance, est agrémentée en son milieu d’une petite place avec fontaine à vasques et érables sycomores, inspirée des Trois Grâces de Germain Pilon, ornant le monument funéraire du cœur d’Henri II, exposé au Louvre. L’immeuble du 11 bis est le plus remarquable avec son portail à colonnes et son mur à pan coupé orné de niches et d’une délicate tête sculptée. On note aussi que c’est au 14 que s’était installée la Société des Gens de Lettres, avec comme premier secrétaire Balzac en 1841.  La Cité Trévise a été rendue à l’espace public en 1983 et inscrite en grande partie à l'Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques en 1991.

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C’est l’architecte et spéculateur Nicolas Lenoir, très actif dans ce quartier, constructeur de l’hôtel particulier de Benoît de Sainte Paulle, 30 rue du faubourg-Poissonnière, qui contribua à l’expansion dès avant la Révolution, en faisant bâtir sur les nouvelles et courtes rues adjacentes ouvertes en 1781, Riboutté  et Papillon.

La rue Riboutté, du nom de son beau-père contrôleur des rentes de la Ville, donne désormais sur la rue La Fayette percée en 1859, et le square Montholon, dont le nom peut être attribué au Président du parlement de Normandie, Nicolas de Montholon (1739-1789) qui avait son hôtel sur le boulevard Poissonnière, mais plus vraisemblablement  au   controversé général qui accompagna Napoléon à Sainte-Hélène, Charles-Tristan de Montholon et qui partagea la captivité du futur Napoléon III à Ham en 1840. Ouvert en 1863 par Alphand, le square Montholon qui coupe en deux la rue du même nom, fut le premier square à bénéficier de l’éclairage électrique en 1900.  Le square, rénové récemment, a conservé ses platanes âgés de plus de 150 ans et une statue en marbre datant de 1908 due à Lorieux, Sainte Catherine, l’ouvrière parisienne, à la mémoire des Catherinettes ! Plus près de nous, l’écrivain Serge Lentz  situa là quelques scènes de son roman  «Les années sandwiches» paru en 1981.

La rue Papillon, elle, abrita au n°10 la maison de Papillon de la Ferté, longtemps intendant des « Menus Plaisirs du Roi » (de 1756 à 1792), établissement situé sur un vaste quadrilatère compris entre les actuelles rues Richer et Bergère. Il s’agissait d’un service administratif et de stockage des « machines à divertissement» de la Maison du Roi, assorti d’une salle de répétition.

Au  n°18, à l’angle de la rue La Fayette aujourd’hui, habita entre 1837 et 1839, Jacques-Fromental  Halévy, compositeur et dont la fille Geneviève épousa Georges Bizet. Elle fut un des modèles de  Proust pour le  personnage de la duchesse de Guermantes dans « À la recherche du temps perdu ». Le spéculateur Bony, propriétaire aussi de l’hôtel particulier construit en 1824 au 32 rue de Trévise (voir plus loin), fit construire là en 1830 un grand immeuble de rapport qui fait angle avec le n°2 de la rue Bleue, dont le bel ordonnancement des façades rappelle celui néoclassique de la rue de Rivoli (arcatures sur entresol, balcon filant au 1er et dernier étage). Auparavant, il y avait là une simple masure servant à remiser des tonneaux à bras de porteurs d’eau.

NB. Beaucoup plus récemment, en décembre 1995, un affaissement de terrain dû aux travaux du RER E, allait provoquer un quasi  effondrement de deux  immeubles, qui allait justifier une semaine commémorative  pendant les années qui suivirent, transformant la rue en jardin avec des volières à papillons !

Dans la première moitié du XIXe siècle, ce quartier allait alors devenir à la mode, même si ses nouveaux  habitants eurent à se battre parfois contre l’installation d’activités industrielles nuisibles.
Ce fut ainsi le cas en 1818 où une distillerie d’eau de Cologne s’installa rue Riboutté et allait dégager jour et nuit une fumée épaisse et déverser rue Bleue des écoulements brûlants et malodorants avant que son propriétaire ne tombe en faillite. Les habitants avaient même porté l’affaire devant le Conseil d’Etat pour y interdire toute réouverture et écrit un manifeste voulant défendre la qualité d’une rue où allait se bousculer le Tout-Paris de l’époque, comme le dira Alexandre Dumas père.
 

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Celui-ci, au début de sa carrière, premier auteur de l’époque romantique à entrer à la Comédie Française (à 26 ans, avec « Henri III et sa cour» en 1828, juste avant « Hernani » d’Hugo), après avoir quitté en 1833 la rue Saint-Lazare, vint en effet habiter au n°30 de la rue Bleue jusqu’en 1837 (où il écrivit » Kean »). Auteur prolifique, il fit aussi souvent appel à des « nègres », ce qui ne manque pas de sel, lui qui, mulâtre, rétorquait en forme de dérision : « Mon père était un mulâtre, mon grand-père était un nègre et mon arrière-grand-père était un singe » !
Lors du déménagement, il rapporte dans ses « Impressions de voyage » une querelle orthographique avec son domestique, sur la présence ou non du e final au qualificatif bleu de la rue ! Il convient de préciser ici que cette adresse n’existe plus aujourd’hui du fait du percement d’une portion de la rue La Fayette en 1859, entre la rue du Faubourg-Montmartre et la rue du Faubourg-Poissonnière, dans le cadre de la transformation de Paris. C’est le cas aussi du n°34, où habita le peintre et portraitiste Jean-Jacques Henner, prix de Rome en 1858.

Les travaux d’Haussmann ont ainsi fait perdre  une douzaine d’immeubles à la rue Bleue réduisant sa longueur de 306 m à 250 m, ne subsiste que celui de  l’actuel 65 rue La Fayette qui abritait la  « Brasserie des Trois Portes » il y a encore une dizaine d’années, pour être remplacée depuis par une antenne d’un géant de la restauration rapide !
Sur la petite esplanade ainsi créée se trouve aujourd’hui la station de métro Cadet de la ligne  Opéra-Porte de la Villette, ouverte en 1910 (ligne 7), avec son entrée Guimard qui vient d’être restaurée. 

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En 1860, sous le Second Empire, la rue a été rattachée au 9e arrondissement, nouvellement créé. La rue qui aboutissait donc auparavant rue Cadet (voir ci-dessous l'extrait du plan Maire de 1808), croisait aussi la rue Saulnier (du nom tous deux de maîtres jardiniers au XVIIe siècle) créée en 1780, alors passage fermé par une grille. Cette voie, très prisée au XIXe siècle, abrita d’abord au milieu du XVIIIe une « Folie» du duc Louis-Philippe d’Orléans, dit « Le Gros », dont il ne reste qu’un escalier dissimulé au n°19. Puis habitèrent là, Rouget de Lisle au 21, Offenbach au 23, Jules Verne au 18, Delacroix, comme plus tard Von Dongen y eurent leurs ateliers…

Plan Maire Rue bleue2.jpg
 

Une rue qui décidément sait recevoir !
La rue Bleue allait connaître un vif engouement au moment de la Restauration, puis de la Monarchie de Juillet, avec des salons où se pressaient la bonne société cultivée de l’époque.

Alexandre Dumas, qui menait là grand train, écrivait encore à ce propos: « la rue Bleue tenait, à cette époque, au plus beau quartier de Paris. On se dispute, sans regarder au prix, ses petits hôtels et ses appartements de tous les étages, tant que des femmes d'esprit et de jolies femmes y reçoivent et y sont reçues, avec cette radieuse élégance qui pare non seulement le salon, mais encore la maison et, qui plus est, la rue » (Impressions de voyage).

Au n°13 de la rue, le long et étroit passage pavé qu’on y trouve encore mène au secret hôtel Bony, du nom d’un riche spéculateur de l’époque désireux d’être à la mode (voir plus haut 2 rue bleue), qui a conservé son  magnifique salon Restauration (fidèlement restauré en 1999).

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Hôtel Bony

Construit en 1824, il bénéficie d’un bel ordonnancement de style néo-palladien superposant les ordres doriques, ioniques et corinthiens, sur ses deux façades. L’entrée, dotée d’un élégant avant corps central, se situa ensuite en 1853 au 32 de la rue Trévise, ouverte elle en 1836, rue qui croise la rue Bleue. Œuvre de référence de la dernière période du néo-classicisme français, l’hôtel est classé Monument Historique depuis 1976, alors qu’il était dans un état de dégradation avancé, et après avoir été le siège de la communauté arménienne de Paris, et où fut créé là en 1925 le premier quotidien arménien «Haratch » (En avant !).  

Au n°15,  s’élève un immeuble dont la façade à balustres, abrite encore au troisième étage quatre belles statues à l’antique dans des niches. C’est là, au premier étage, qu’Alberthe de Rubempré (elle ajouta un h à son prénom !) tenait salon en 1829 et recevait notamment Prosper Mérimée ou Eugène Delacroix (son cousin) dont elle était la maitresse. Mérimée écrit : « Beyle (Stendhal) en est amoureux fou et il y passe toutes ses soirées ; c’est une femme extraordinaire, très spirituelle, jolie et brouillée avec son mari ».  Elle n’a alors que 24 ans, Stendhal 42, et c’est une belle et originale femme, éprise d’occultisme (la « sanscrit », comme elle était surnommée). 

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 Alberthe de Rubempré (Madame Azur)                          Façade du 15, rue Bleue


Delacroix (qui contrairement à ce que dit la légende, n’avait pas eu pour père Talleyrand !) évoquera dans ses « Mémoires » le lieu et la personne : « Je me rappelle encore cette chambre tapissée de noir et de symboles funèbres, sa robe de velours noir et ce cachemire rouge roulé autour de sa tête… ». Il fit en effet connaitre à Stendhal cette « Madame Azur », comme celui-ci allait l’appeler, et avec laquelle il eut  une brève et torride aventure durant le mois de juin 1829, au moment  où il publiait « Promenades dans Rome » et préparait « Le Rouge et le Noir ». On s’accorde d’ailleurs à dire que le personnage de Mathilde de La Mole du roman est la représentation de cette femme fatale.  
Henry Beyle appliquera là sa théorie de la « cristallisation » en s’éloignant d’elle pour se faire mieux désirer, ce dont il fera les frais au grand plaisir de Delacroix et Mérimée, pourtant proches amis !  Elle épousera par la suite Adolphe de Mareste, autre ami de Stendhal, et portera le titre de baronne. Aujourd’hui l’immeuble a été restauré pour accueillir des logements sociaux et une crèche; autres temps…

Le n°17 abrite un sobre immeuble Restauration avec sa façade en pierre de taille, rythmée par cinq arcatures en plein cintre englobant le niveau d'entresol. Une fois franchi le passage cocher, on découvre une longue cour pavée et arborée donnant à l’ensemble un petit air provincial. On y trouve aussi une maison qui aurait été habitée par le fils d’Oberkampf, manufacturier introducteur en France de l’industrie des toiles imprimées, à qui il avait succédé en 1815. Cette maison aurait été édifiée à partir de matériaux provenant de la muraille de Charles V démolie par l'explosion de la rue Saint-Nicaise (attentat contre Bonaparte, premier consul, le 24 décembre 1800).

rue bleue 17 cour.jpg

Cette adresse allait ensuite connaitre une soudaine et brève notoriété : Adelaïde De Chaux, veuve à 19 ans de l'illustre général Hoche, avec qui elle s’était mariée en 1794 à 16 ans, venait faire là des séjours chez sa fille Jenny, future comtesse des Roys, qui y habitait.
Adelaïde et Jenny Hoche.jpgBien peu de temps après les journées de juillet 1830, Jenny, âgée de 34 ans et d’une rare beauté,  reçut en effet la visite du nouveau roi, Louis-Philippe, lui-même âgé de 57 ans , halte trop longue pour être de la simple courtoisie… Comme il est curieux de constater que la lignée mâle  des Orléans allait fréquenter une charmante et galante compagnie à quelques dizaines d’années près, comme à quelques dizaines de mètres de distance seulement !
Sous l’Ancien Régime en effet, Philippe duc d'Orléans, le père de Louis-Philippe, avait été quant à lui, et comme nous l’avons  vu précédemment, un habitué du 11 de la même rue… Cela permit aussi à la rue Bleue d'être représentée pendant la Monarchie de Juillet dans l'un des grands corps de l'État ; la haute chambre législative ne tarda pas en effet  à recevoir dans son sein un nouveau membre, Étienne Anet, marquis des Roys, époux de Jenny…

Au n°19, la belle et élégante façade de l’immeuble, agrémentée de pilastres ouvragés au quatrième étage, lui-même surmonté d’un balcon filant, est ornée d’une série de quatre petites têtes sculptées de style néo-Renaissance propre à la Monarchie de Juillet, qui encadre les fenêtres du deuxième étage .


D’un monde à l’autre
Au n°25 on trouve un bel exemple de l’évolution du quartier avec cet immeuble industriel construit en 1911 par l’architecte Henri Bertrand. Son originale  façade mélangeant la fonte, le verre et la pierre,  fut sculptée par Cochi pour la maison Leclaire, fondée en 1826, fabrique de papiers peints et de produits pour le bâtiment.
Son nom figure encore au balcon du dernier étage et un grand médaillon montre le profil de son fondateur, Edmé Jean Leclaire (1806-1872), précurseur social qui avait instauré dès 1838 la participation  du personnel aux bénéfices, avec sa « Société de  prévoyance et de secours mutuel pour les ouvriers peintres de la maison » !

Dalou_Jean_Leclaire_Epinettes_17e_détail.jpgrue bleue_Leclaire2.jpg rue bleue façade 25.jpg

En 1848, fut même créée « l’association de l’ouvrier aux bénéfices du patron », paternalisme social en réponse aux journées révolutionnaires de cette année-là ? Celui-ci obtint la Légion d’Honneur le 2 mai 1849, pour avoir introduit l’emploi du blanc de zinc en remplacement de la céruse de plomb à l’origine du saturnisme. Après avoir abrité la Maison du Nord-Pas-de-Calais, l’immeuble est le siège aujourd’hui du GACD (Groupement d’Achat des Chirurgiens Dentistes), marquant ainsi avec le siècle précédent une sorte de grand écart dans les problématiques sociales…  

De l’occultisme, il a en été encore question au premier étage du n°27 (après « la sanscrit », au 15 de la rue, en 1829), lieu où s’exercèrent en effet de 1935 à 1941 les activités nécromanciennes du « temple d’Al », société fondée en 1889 : « où Mme Braive, une blonde de type vénusien, sous le nom de Floriane, faisait de la voyance ». On a parlé alors de véritables messes noires qui justifièrent la fermeture. Le bâtiment lui-même, typique de la Restauration avec ses fenêtres à frontons aux formes variées, présente encore une belle cour carrée qui a conservé son pavage d’époque et des communs occupés pendant le Premier Empire par le carrossier des Maréchaux. Au rez-de-chaussée, une supérette a maintenant remplacé le « Massis bleu »,  magasin emblématique de la rue, spécialisé dans les produits d’origine grecque et arménienne pendant plus de cinquante ans, illustrant ici l’évolution du commerce dit moderne…

En face, à la hauteur du n°20 se trouvait la maison de Barras, membre éminent du Directoire, qui avait eu comme maîtresse à cette époque Joséphine de Beauharnais et à qui il fit connaitre Bonaparte, un temps rivale d’Adelaïde de Chaux, l’épouse de Hoche  (voir plus haut)! Le périmètre de l’histoire peut parfois être réduit … Il y habita à son retour de disgrâce à la fin de l’Empire, en 1815. La maison fut ensuite remplacée par un immeuble construit lors du percement de la rue La Fayette en 1859.

Dans l’immeuble du n°29, qui fait désormais le coin avec la rue La Fayette, habita Léon Gozlan, romancier, secrétaire de Balzac, qui  lui  succéda à la présidence de la Société des Gens de Lettres. Se cache dans la petite cour une jolie fontaine au triton, issue sans doute de la réputée fonderie du Val d’Osne, datant de la fin du XIXe.

rue bleue 29 sculture fontaine.jpg

La rue Bleue allait encore connaître au 20e siècle plusieurs périodes.
Si la clientèle des salons mondains avait disparue, remplacée par une bourgeoisie plus classique, ce sont les activités artisanales et commerciales qui allaient prendre progressivement le pas. Comment ne pas évoquer la création de boutiques de fourreurs, nombreux aussi rue du faubourg-Poissonnière, ou de bijoutiers, comme également rue La Fayette? On vit même une fabrique de jambes de bois installée dans la cour du 3 bis, au moment de la guerre 14-18 !    

Les communautés juives et arméniennes allaient être alors bien présentes dans la rue, notamment après le génocide de 1915 en Turquie et l’exode qui s’ensuivit dans les années vingt. Ainsi, au fond de la cour du 17, la Maison de la Culture Arménienne est toujours le centre de la vie associative de la diaspora, après avoir occupé l’hôtel Bony pendant des années. Plusieurs associations y ont leurs locaux, on y trouve également une bibliothèque au 2ème étage et une cantine permet également de s’y restaurer.

La rue a même été l’objet de sujets de cinéma. Deux films sont sortis, ayant tous deux comme objet l’intégration des communautés arabe et juive et pour décor la rue Bleue : « 17 rue bleue », en 2001, et « Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran » en 2003, avec Omar Sharif, tiré du roman éponyme d’Eric-Emmanuel Schmitt.

La rue Bleue échappera-t-elle maintenant à l’invasion des échoppes de restauration rapide ou aux salons de massage ? On pourrait  dire alors que cette rue en voit vraiment de toutes les couleurs !

À ce propos et en forme de suggestion finale, pourquoi ne pas créer un collectif qui veillerait à ce que le bleu soit une couleur imposée à toutes les devantures et portes de la rue ?
 

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Ruelle 13, rue Bleue



Emmanuel FOUQUET

© E. Fouquet 2014  ©9ème Histoire 2014


Quelques sources bibliographiques :

  • Félix et Louis Lazare, Dictionnaire administratif et historique des rues de Paris et de ses monuments, 1844.
  • Charles Lefeuve, Histoire de Paris rue par rue, maison par maison, Tome 1, 1875.
  • Marquis de Rochegude, Promenades dans toutes les rues de Paris, Hachette, 1910.
  •  Jacques Hillairet, Connaissance du vieux Paris, Editions de Minuit, 1956.
  • Henri Martineau, Le cœur de Stendhal, Tome 2 Albin Michel, 1953.
  • Emmanuel de Waresquiel, Talleyrand, Fayard, 2003.
  • Maryse Goldemberg, Le guide du promeneur 9e arrondissement, Parigramme, 1997.
  • Alain Rustenholz, Les traversées de Paris, Parigramme, 2006.
  • Jean-Marie Cassagne, Paris, Dictionnaire du nom des rues, Parigramme, 2012
  • www.mairie09.paris.fr , Promenades insolites, Parcours Faubourg Montmartre.

[1] Comment ne pas faire d’ailleurs ici le parallèle entre  le cabaret « Le Ciel et  l’Enfer », ouvert sur le boulevard de Clichy à la fin du XIXème, avec son  étonnant décor de façade et ses deux portes d’entrée, enfer et paradis ! Il fut détruit malheureusement dans les années 1950 et remplacé par un Monoprix… l’Élysée-Montmartre reste un des seuls témoins - en mauvais état - de cette vogue de cabarets !

[2] Beaucoup plus récemment, en décembre 1995, un affaissement de terrain dû aux travaux du RER E, allait provoquer un quasi  effondrement de deux  immeubles, qui allait justifier une semaine commémorative  pendant les années qui suivirent, transformant la rue en jardin avec des volières à papillons !

© E. Fouquet 2014  ©9ème Histoire 2014


Date de création : 16/02/2014 : 21:36
Dernière modification : 25/02/2014 : 19:01
Catégorie : - Rues & Promenades
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